Le 22 mai 2026, le Président Bassirou Diomaye Faye a limogé son Premier ministre, rompu avec le parti qui l’a porté au pouvoir et ouvert une page inédite de l’histoire politique sénégalaise. Gouverner sans la majorité est-il démocratiquement tenable ? C’est la question brûlante que pose aujourd’hui le Sénégal à sa classe politique, à ses institutions et à sa conscience collective. Une question qui mérite un regard lucide, rigoureux et sans complaisance.
Le limogeage de Monsieur Ousmane Sonko, alors Premier ministre, le 22 mai 2026, n’est pas un simple remaniement ministériel. C’est un acte politique d’une portée considérable dont les implications dépassent largement la divergence personnelle entre deux hommes.
En signant ce décret, le Président Bassirou Diomaye Faye a rompu simultanément avec celui qui a joué un rôle déterminant dans son accession au pouvoir, une relation que le Président lui-même a tenu à replacer dans le cadre d’un compagnonnage politique et non d’un lien de subordination, avec le parti qui l’a forgé politiquement, et avec le projet collectif que des millions de Sénégalais avaient soutenu à 54% en 2024. Les instances du PASTEF ont annoncé qu’elles appliqueront leurs textes et procédures internes pour statuer sur sa situation au sein du parti.
Cette rupture n’est pas née du 22 mai. Elle est l’aboutissement d’une dualité paralysante qui a duré plus d’un an au sommet de l’État. Deux centres de décision qui se regardaient en rivaux, des ministres tiraillés entre deux loyautés, une gouvernance fragmentée qui a coûté cher au pays.
Pendant ce temps, les Sénégalais continuaient d’attendre des réponses concrètes à leurs préoccupations quotidiennes : inondations, chômage, cherté de la vie, accès aux soins de santé, qualité de l’éducation et des infrastructures. Le premier enseignement de cette situation est celui-ci : quand le pouvoir se divise contre lui-même, c’est le peuple qui en paye le prix.
Au-delà du bilan de gouvernance, c’est la nature même du geste qui interpelle. Le Président Bassirou Diomaye Faye n’a pas écarté un adversaire politique. Il a mis fin aux fonctions de celui sans qui son accession à la magistrature suprême aurait été difficilement concevable.
Cette rupture unilatérale, qu’elle soit politiquement justifiée ou non, soulève une question essentielle : quelle est la valeur de la parole politique donnée, et quel signal envoie-t-on aux citoyens quand les alliances forgées dans l’adversité s’effritent sitôt le pouvoir conquis ?
Le « Jub, Jubeul, Jubanti », être droit, redresser, faire redresser, n’était pas un slogan de campagne parmi d’autres. C’était un pacte moral, presque un serment civique prononcé devant la Nation. Sa force résidait dans son caractère absolu : on ne négocie pas avec la droiture, on ne la module pas selon les circonstances. C’est pourquoi sa remise en cause, réelle ou perçue, touche à quelque chose de profond dans la conscience collective sénégalaise. Les citoyens n’avaient pas seulement voté pour un programme. Ils avaient accordé leur confiance à des hommes qui incarnaient une promesse de transformation morale.
La désillusion qui en résulte est profondément préoccupante. Non pas tant parce qu’elle affaiblit tel ou tel camp politique, mais parce qu’elle érode la confiance civique. Quand les citoyens cessent de croire que la politique peut être autre chose qu’une lutte de pouvoir déguisée en idéal, c’est la démocratie elle-même qui se vide de sa substance.
C’est dans ce terreau de désenchantement que prospèrent l’abstention, la défiance institutionnelle et le repli sur soi. Car gouverner sans la majorité, c’est aussi gouverner contre le serment qui a fondé la légitimité de cette majorité.
Il y a également dans cette séquence une dimension spirituelle que l’observateur de la vie politique sénégalaise ne peut ignorer. Le limogeage de Monsieur Ousmane Sonko est intervenu dans les dix derniers jours du mois de Dhou Al Hijja, période de grâce et de dévotion intense dans l’Islam.
Son élection à la Présidence de l’Assemblée nationale a coïncidé avec le jour sacré d’Arafat, moment de purification et d’élévation spirituelle. Dans un pays où la foi irrigue profondément la vie publique et la perception des hommes, une frange importante de l’opinion populaire ne manquera pas d’interpréter de telles coïncidences comme le signe d’un destin tracé, celui d’un homme éprouvé par l’adversité et revenu plus fort.
Cette lecture populaire a été amplifiée par Monsieur Ousmane Sonko lui-même qui, lors de son investiture, a invoqué l’enseignement de Serigne Touba, Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, selon lequel un homme peut perdre une fonction sans perdre son honneur.
La séquence institutionnelle qui a suivi le limogeage a mis en évidence des zones de tension dans notre édifice constitutionnel que les circonstances politiques actuelles ont rendues visibles pour la première fois.
La démission d’El Malick Ndiaye de la Présidence de l’Assemblée nationale, la réintégration contestée de Monsieur Ousmane Sonko comme député, le boycott d’une trentaine de membres de l’opposition dénonçant l’illégalité de la procédure sont autant de signaux qui révèlent que notre système institutionnel, solide dans ses fondements, n’avait pas prévu de telles configurations politiques.
L’élection de Monsieur Ousmane Sonko à la Présidence de l’Assemblée nationale le 26 mai 2026, avec 132 voix sur 133 suffrages exprimés, illustre ce paradoxe institutionnel dans toute son acuité.
Devenant ainsi la deuxième personnalité de l’État, la Constitution est claire : en cas de vacance du pouvoir, c’est lui qui assure l’intérim présidentiel. Le Président Bassirou Diomaye Faye, privé du levier de dissolution de l’Assemblée nationale jusqu’en novembre 2026 au moins, se retrouve face à une réalité institutionnelle qu’il ne peut ni ignorer ni contourner.
Cette situation place également l’opposition parlementaire dans un dilemme révélateur. En boycottant la plénière d’installation de Monsieur Ousmane Sonko au motif de l’illégalité de sa réintégration, elle a posé un principe légitime.
Mais le Conseil constitutionnel, saisi de la question, ne s’est pas encore prononcé sur le fond.
Continuer le boycott, c’est se marginaliser et priver ses électeurs de toute représentation. Revenir siéger, c’est valider une procédure qu’elle a elle-même contestée. Ce dilemme illustre une vérité plus profonde : dans une situation institutionnelle inédite, ce sont souvent les acteurs les plus faibles qui paient le prix des décisions des plus puissants.
C’est ici que réside le nœud gordien de la situation sénégalaise. Le PASTEF n’est pas un parti parmi d’autres. C’est le parti majoritaire, légitimement élu, qui détient la confiance du peuple exprimée dans les urnes. En démocratie, cette réalité n’est pas négociable : la majorité gouverne. Ce n’est pas une préférence politique, c’est un principe fondamental universel.
Or, le gouvernement formé le 1er juin 2026 par le Premier ministre Ahmadou Al AminouLô ne compte aucun membre officiellement désigné par le PASTEF, après l’échec de négociations au cours desquelles sept conditions posées par le parti majoritaire n’ont reçu aucune réponse favorable.
La réaction du PASTEF a été immédiate et sans équivoque. Des procédures disciplinaires ont été engagées à l’encontre des rares cadres du parti ayant accepté des portefeuilles ministériels. De nombreux responsables politiques, militants et collaborateurs proches du pouvoir ont présenté leur démission, exprimant leur impossibilité morale et politique de continuer à servir un gouvernement qui écarte délibérément le parti majoritaire. Ces actes traduisent une conviction profonde et partagée : on ne peut pas gouverner légitimement en ignorant la volonté de la majorité sans trahir le contrat démocratique.
Ce qui aggrave ce défi, c’est l’occultation délibérée du PASTEF dans le discours inaugural du Premier ministre Lô. En n’évoquant que la Coalition Diomaye Président et l’Agenda 2050, il a procédé à une réécriture de l’histoire, effaçant le parti sans lequel ni la Coalition, ni l’Agenda, ni le Président Bassirou Diomaye Faye lui-même n’auraient existé politiquement.
Cette amnésie volontaire ne fait qu’approfondir la fracture. Car on peut gouverner en situation minoritaire dans certaines configurations politiques, mais on ne peut pas prétendre gouverner au nom d’un projet populaire tout en effaçant ceux qui en ont été les artisans et les porteurs.
La vraie question que pose cette situation est donc à la fois politique et fondamentale. Peut-on, au nom de la primauté de la Nation sur le Parti, formule invoquée par le Premier ministre Lô, s’affranchir de la volonté majoritaire exprimée par le peuple ? Car en politique, invoquer l’intérêt général pour contourner une majorité légitime est un procédé qui, aussi noble qu’il paraisse, finit toujours par affaiblir la démocratie que l’on prétend défendre.
Si l’objectif inavoué du limogeage était d’affaiblir Monsieur Ousmane Sonko, le résultat est exactement inverse. En seize jours, l’ancien Premier ministre a construit une triple légitimité inédite dans l’histoire politique sénégalaise. Institutionnelle d’abord, comme Président de l’Assemblée nationale. Partisane ensuite, comme Président élu du PASTEF lors du premier Congrès ordinaire du parti le 6 juin 2026 à Diamniadio, avec 589 voix sur 589 procès-verbaux reçus et zéro bulletin nul. Électorale enfin, comme candidat officiellement investi pour la présidentielle de 2029. Ce triptyque de légitimités simultanées place Monsieur Ousmane Sonko dans une position de force que son limogeage a paradoxalement contribué à consolider.
La démonstration de force du meeting d’investiture au Dakar Aréna, plein à craquer avec des débordements à l’extérieur, dit quelque chose d’essentiel sur la nature du phénomène que représente Monsieur Ousmane Sonko dans le paysage politique sénégalais. Il dépasse largement le cadre d’un parti politique ordinaire pour toucher à une adhésion populaire profonde et sincère. Face à cela, la Coalition Diomaye Président, construction politique récente sans base militante consolidée, n’offre pas encore la même profondeur d’enracinement populaire.
La recomposition politique est désormais consommée et les deux blocs clairement définis : d’un côté la Coalition Diomaye Président, de l’autre la coalition APTE dominée par un PASTEF renforcé par la fusion de plus de soixante partis et mouvements. Dans ce contexte, l’avertissement de Monsieur Ousmane Sonko sur les élections locales, rappelant publiquement que rien ne peut se faire dans ce domaine sans l’Assemblée nationale qu’il préside, dessine les contours d’un rapport de force durable.
Le Président Bassirou Diomaye Faye devra désormais négocier chaque réforme, chaque budget et chaque échéance électorale avec une majorité parlementaire qui ne lui est pas acquise.
Ce que cette recomposition révèle en définitive, c’est que le véritable enjeu n’est pas la divergence entre deux hommes. C’est la bataille pour la définition de la légitimité démocratique au Sénégal.
Qui détient réellement le mandat du peuple ? Le Président élu au suffrage universel direct ? Ou le parti majoritaire qui contrôle l’Assemblée nationale ? Cette tension, inhérente à tout régime semi-présidentiel, n’a jamais été aussi vive ni aussi profonde dans l’histoire de notre pays.
Au terme de cette réflexion, une vérité s’impose avec clarté : la véritable victime de ce défi démocratique, ce ne sont ni le Président Bassirou Diomaye Faye ni Monsieur Ousmane Sonko. Ce sont les Sénégalais ordinaires. Ceux qui attendent des routes, des écoles, des emplois, des soins de santé accessibles, une éducation de qualité et des solutions durables aux inondations et à la cherté de la vie. Ceux pour qui l’alternance de 2024 n’était pas une fin en soi, mais le début d’une transformation réelle de leurs conditions de vie. Pendant que les deux camps se livrent une bataille pour le contrôle du pouvoir, les urgences sociales s’accumulent et la confiance des citoyens s’érode.
Le défi démocratique sénégalais réside précisément dans cette équation difficile : un gouvernement sans majorité, une majorité sans gouvernement, et un peuple otage d’une rivalité qui dépasse ses intérêts immédiats. Les échéances à venir, élections locales et présidentielle de 2029, se profilent dans un climat de tensions institutionnelles inédites. La tentation de l’escalade est réelle des deux côtés. Mais l’escalade ne profiterait à personne, ni aux protagonistes, ni au pays, ni à la démocratie sénégalaise dont le rayonnement en Afrique de l’Ouest constitue un bien commun précieux à préserver.
C’est pourquoi, au-delà des calculs politiques et des ambitions légitimes des uns et des autres, l’heure est à l’intelligence républicaine. Une intelligence qui ne demande pas aux protagonistes de renoncer à leurs convictions, mais de les subordonner à l’intérêt supérieur de la Nation. Une intelligence qui reconnaît que la démocratie n’est pas un instrument au service du pouvoir, mais un contrat permanent entre les gouvernants et les gouvernés.
Hier unis sous le même slogan « DiomayemoySonko, SonkomoyDiomaye », que ce serment prononcé devant le peuple sénégalais leur rappelle aujourd’hui leur responsabilité commune de gouverner en toute intelligence, pour épargner au Sénégal une crise institutionnelle et constitutionnelle aux conséquences imprévisibles.
Alioune Aw
Keur Massar Nord, Dakar — Sénégal
badou60@gmail.com

