Imposture et lucidité: à quel peuple se fier Par Souley Wade

Il existe une forme de servitude que l’on ne mesure jamais à sa juste gravité, tant elle se donne les habits de la fidélité et de la ferveur.

 

C’est celle d’un peuple qui, séduit par l’imposture, finit par y perdre son discernement, et qui transforme la loyauté envers des hommes en alpha et oméga de tout raisonnement politique.

 

Ce glissement n’a rien d’anodin. Il signe le moment où l’adhésion cesse d’être un choix éclairé pour devenir une allégeance aveugle, et où la question posée à un dirigeant n’est plus « que fait-il pour le pays » mais « est-on avec lui ou contre lui ».

 

L’imposture prospère insidieusement. Elle s’installe par la ferveur qu’elle sait convoquer, par la promesse qu’elle sait incarner, par le récit qu’elle sait imposer avant que les faits n’aient eu le temps de le contredire. Elle avance masquée sous les habits du sauveur, du redresseur, de celui qui dirait enfin tout haut ce que le peuple pense tout bas. Et c’est précisément cette proximité simulée, cette promesse de rupture, qui désarme le sens critique. On ne se méfie pas de qui l’on croit être des siens. On lui pardonne ce qu’on n’aurait jamais toléré d’un autre. On habille ses errements, et échecs du vocabulaire du complot, et ses reniements de celui de la stratégie.

 

Le danger n’est pas seulement dans l’homme qui trompe, il est surtout dans le peuple qui accepte d’être trompé, tant la lucidité accable, et l’aveuglement complaît.

 

Quand la loyauté personnelle devient le critère ultime du jugement politique, le débat public se vide de sa substance. Il ne s’agit plus d’évaluer une politique publique, un budget, un choix de gouvernance, mais de défendre un homme contre ceux qui oseraient le questionner. La critique légitime devient trahison, le doute devient hérésie, et le citoyen qui persiste à raisonner, a défaut d’être incompris, se retrouve sommé de choisir son camp plutôt que d’exercer son jugement.

 

Cette dérive a un prix, et ce prix se paie toujours sur le terrain du développement. Un pays qui renonce à évaluer ses dirigeants sur des critères objectifs, la gestion des ressources publiques, la qualité des institutions, la capacité à produire des résultats mesurables, s’installe dans un cycle où chaque alternance politique ne fait que reproduire les mêmes travers sous des habits neufs. On change de visage, on ne change pas de logique. Les ambitions personnelles continuent de se draper dans le discours de l’intérêt général, et la ferveur populaire, faute d’être canalisée vers l’exigence, se transforme en caution permanente.

 

Aucune économie ne se construit durablement sur ce terreau. Le développement socio-économique véritable suppose une continuité institutionnelle, une prévisibilité des règles, une capacité collective à sanctionner l’échec et à récompenser le mérite, autant de conditions que l’allégeance aveugle rend structurellement impossibles.

 

Il y a donc urgence à distinguer deux formes de peuple, ou plutôt deux dispositions possibles d’un même peuple. Il y a le peuple qui se laisse porter, qui préfère l’émotion du ralliement à l’effort du jugement, et qui finit par abdiquer sa souveraineté au profit de ceux qui savent la flatter. Et il y a le peuple qui reste capable de dissocier l’attachement à une figure de l’évaluation de son action, qui sait que la vraie fidélité à une nation consiste précisément à ne jamais suspendre son discernement, même, surtout, quand celui qu’on a porté au pouvoir déçoit.

 

C’est à ce second peuple qu’il faut en appeler, non par défiance systématique envers ceux qui gouvernent, mais par exigence légitime envers ce que gouverner devrait signifier.

 

Se fier à un peuple, en définitive, ce n’est pas se fier à sa capacité d’adhésion. C’est se fier à sa capacité de vigilance. Et c’est cette vigilance-là, plus que toute autre ressource, qui conditionne le sort d’un pays.

 

Le pays a besoin d’une citoyenneté alerte et lucide, libérée des fidélités partisanes captives, et qui exige des résultats concrets, loin des concours de loyauté au service d’ambitions personnelles.

 

Vaste chantier en perspective!

Dieyna SENE
Up Next

Related Posts