République du Savoir: 600 milliards F CFA par an pour le savoir, sans un franc de dette nouvelle

Le 18 septembre, le gouvernement a déposé une loi de finances rectificative qui fait passer l’enveloppe des subventions énergétiques de 250 à 790 milliards de francs CFA. Il fallait protéger les ménages face à la flambée des prix de l’énergie. Mais ce chiffre nous apprend quelque chose : quand l’urgence l’impose, la nation sait trouver plus de 500 milliards en une seule année. Je pose donc une question simple : pourquoi ne ferions-nous pas un effort comparable, chaque année, pour la seule richesse qui ne s’épuise pas, le savoir ?
Le pétrole et le gaz s’épuiseront. Les matières premières connaissent des cycles. La compétition entre nations se joue désormais sur la qualité du capital humain, la recherche et la capacité d’innovation. Nous continuons pourtant de traiter l’éducation comme une dépense sociale à contenir, alors qu’elle est l’investissement le plus productif qu’un pays puisse faire.
Un pacte national de dix ans
Je propose que le Sénégal se donne un pacte de dix ans : mobiliser, en plus des budgets existants, 600 milliards de francs CFA par an pour l’éducation, la formation professionnelle, l’enseignement supérieur, la recherche, le numérique et l’innovation.
Pour mesurer l’ambition : le ministère de l’Éducation nationale dispose en 2026 d’environ 991 milliards. En régime de croisière, le pacte représenterait l’équivalent de 60 % de ce budget en plus. Sur dix ans, plus de 5 000 milliards seraient consacrés à notre capital humain. Il ne s’agit pas d’un programme sectoriel de plus, mais de faire du savoir une infrastructure nationale, aussi stratégique que nos routes, nos ports ou nos centrales électriques.
Compatible avec le redressement, par construction
Le Sénégal traverse une crise de ses finances publiques. Selon la loi de finances rectificative, le déficit atteindra 7,6 % du PIB en 2026. Le gouvernement vise 3 % en 2029, conformément aux critères de l’UEMOA, et vient de conclure avec le FMI un accord au niveau des services pour un nouveau programme. Proposer une dépense nouvelle dans ce contexte exige une discipline stricte. Je la résume en trois règles.
• Aucun endettement. Le pacte est financé uniquement par des recettes nouvelles et des économies.
• Aucun double comptage. Les recettes déjà prévues dans la trajectoire de redressement servent à réduire le déficit, pas à financer le pacte. Chaque tranche du Fonds n’est débloquée que lorsque les recettes effectivement encaissées dépassent les objectifs du programme de redressement.
• Une montée en charge progressive. De 2027 à 2029, tant que le déficit n’est pas revenu à 3 %, le pacte fonctionne à mi-régime, avec 300 milliards par an. Il atteint 600 milliards à partir de 2030.
Un pays qui ne redresse pas ses comptes ne peut pas investir durablement dans le savoir. Mais un pays qui redresse ses comptes sans réinvestir dans le savoir ne fait que gérer son déclin plus proprement. Le choix n’est pas entre les deux : c’est la séquence qui les rend compatibles.
Qui paie ? Un effort juste et assumé
Le financement repose sur 500 milliards de recettes nouvelles et 100 milliards d’économies. Autant le dire clairement : 500 milliards représentent environ 2,2 points de PIB de prélèvements supplémentaires. C’est un effort réel. Il doit être partagé par tous, y compris par ceux qui échappent aujourd’hui à l’impôt direct, et demander davantage à ceux qui ont les capacités contributives les plus élevées.

Ressources (par an) Mds Emplois (par an) Mds
Taux normal de TVA porté de 18 % à 20 % 170 Éducation de base, classes, santé et cantines scolaires 200
Élargissement de l’assiette et recouvrement 100 Universités, bourses d’excellence et STEM 130
Recettes non fiscales et patrimoine public 130 Recherche, laboratoires et transfert technologique 120
Majoration ciblée de l’IS (grandes entreprises à forte rente) 80 Formation professionnelle et apprentissage 80
Fiscalité immobilière et patrimoniale 15 Numérique et intelligence artificielle 70
Contribution diaspora (au-delà de 500 000 F CFA/mois) 5
Économies sur le fonctionnement de l’État 100
Total 600 Total 600
En milliards de F CFA, régime de croisière (à partir de 2030). De 2027 à 2029, le pacte fonctionne à mi-régime : 300 milliards par an.

Sur la TVA, je propose de porter le taux normal de 18 % à 20 %, le plafond autorisé dans l’UEMOA. Ce choix est délibéré : une large part de notre économie est informelle et ne contribue presque pas à l’impôt direct. L’impôt indirect corrige cette faiblesse, car chacun contribue à travers sa consommation. Les exonérations actuelles sur les produits de première nécessité, la santé et l’éducation seront maintenues. Sur l’assiette, il s’agit de formaliser progressivement les activités qui en ont la capacité, de généraliser la facturation électronique, de croiser les données fiscales, douanières et foncières, et de recouvrer l’impôt déjà dû avant d’en créer un nouveau. Sur les recettes non fiscales, la cible de 130 milliards, soit plus d’un tiers des recettes non fiscales actuelles, est la plus exigeante. Elle sera revue chaque année au vu des audits des entreprises publiques, et abaissée si leur redressement tarde.
L’État doit aussi donner l’exemple : 100 milliards d’économies par an sur son train de vie (parc automobile, loyers, missions, agences redondantes, achats non mutualisés), sans jamais toucher à la santé, à l’éducation ou à la protection sociale. Économiser sur le fonctionnement improductif, jamais sur l’avenir.
Je propose enfin une Contribution Diaspora pour le Savoir. Une partie des Sénégalais établis en Europe ont été formés dans nos écoles et nos universités, financées par la nation. Il est juste qu’ils contribuent à leur tour à former la génération suivante. Pour préserver la solidarité familiale, les transferts jusqu’à 500 000 F CFA par mois seront totalement exonérés : seule la part qui dépasse ce seuil supportera une contribution modique. Les transferts affectés à un investissement productif au Sénégal seront également exonérés, et le produit de cette contribution sera publié chaque année.
Où va l’argent ?
La priorité est l’école de base : des classes, des enseignants, et des cantines et une santé scolaires, car on apprend mal le ventre vide. Viennent ensuite une formation professionnelle alignée sur les besoins de l’économie, des universités renforcées dans les filières scientifiques, une recherche financée sur appels à projets compétitifs, et un écosystème national du numérique et de l’intelligence artificielle. Les dépenses permanentes, comme le recrutement d’enseignants, ne seront engagées qu’à hauteur de ce que le budget ordinaire pourra reprendre à l’issue du pacte.
Chaque franc traçable, chaque résultat mesuré
Une telle mobilisation n’est acceptable que si chaque citoyen sait où va l’argent. Je propose un Fonds national pour la République du Savoir, logé dans un compte spécial du Trésor, contrôlé par l’Assemblée nationale et la Cour des comptes, et soumis à un audit indépendant. Un portail public recensera les projets, les montants et les bénéficiaires.
Plus de 5 000 milliards ne doivent pas financer de nouvelles structures administratives : ils doivent acheter des résultats. Ceux-ci seront mesurés par les progrès des élèves en lecture, en mathématiques et en sciences, par la réduction des écarts entre Dakar et les régions, par l’insertion professionnelle des diplômés, et par le nombre de publications, de brevets et d’entreprises technologiques. Une revue à mi-parcours, après cinq ans, conditionnera la poursuite du pacte.
Un choix de civilisation économique
Cette proposition ne repose pas sur l’idée que l’État crée seul la richesse. L’État doit créer les conditions qui permettent aux enseignants, aux chercheurs, aux artisans, aux agriculteurs, aux entrepreneurs et aux innovateurs de produire davantage de valeur. Une République du Savoir est une République où l’origine sociale ne détermine pas l’accès à la connaissance, où l’école prépare à comprendre et à produire, et où la recherche résout les problèmes du pays.
Je propose au Sénégal un choix clair : consacrer pendant dix ans, sans dette nouvelle et sans compromettre le redressement de nos comptes, une part croissante de notre richesse à la construction de notre intelligence collective.
Le pétrole s’épuisera. Le gaz s’épuisera. Le savoir, lui, produit d’autant plus de richesse qu’on y investit.
Cheikhou DIA
Expert-comptable
Cadre KIIRAAY

Saër DIAL

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Saër DIAL

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