Le retrait annoncé par le Tchad de la Cour pénale internationale (CPI) continue de susciter de nombreuses réactions. Invité de l’émission Afrique Midi sur RFI, l’avocat américain spécialisé dans les droits humains, Reed Brody, figure emblématique de la lutte contre l’impunité et artisan du procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré, estime que cette décision intervient dans un contexte marqué par de fortes pressions diplomatiques américaines contre la juridiction internationale.
Au cours de cet entretien accordé à RFI, il affirme que la CPI est aujourd’hui attaquée précisément parce qu’elle ne cible plus uniquement des responsables africains.
Pour Reed Brody, le calendrier des événements ne laisse guère de place au doute. Il rappelle que, le 13 juillet, le président américain Donald Trump avait lancé une campagne visant à « démanteler la CPI brique par brique », tandis que le Département d’État américain exhortait plusieurs pays à reconsidérer leur adhésion au Statut de Rome.
Selon l’avocat, les autorités tchadiennes elles-mêmes avaient reconnu, dans un premier temps, qu’un échange entre un haut responsable américain chargé de l’Afrique et le ministre tchadien des Affaires étrangères avait porté sur cette question.
Quelques jours seulement après cet entretien diplomatique, N’Djamena annonçait officiellement son retrait de la CPI. Si le gouvernement tchadien a ensuite nié avoir agi sous la pression de Washington, Reed Brody estime que « les dates sont têtues » et y voit un enchaînement particulièrement révélateur. Selon lui, les États-Unis ont d’ailleurs salué cette décision et poursuivraient, en coulisses, leurs démarches auprès d’autres États membres de la Cour.
« Quitter la CPI ne protège pas des poursuites »
Interrogé par RFI sur les craintes exprimées par la société civile tchadienne, qui redoute un affaiblissement de la lutte contre l’impunité, Reed Brody apporte toutefois une importante précision juridique. Il souligne que le retrait du Statut de Rome ne produit ses effets qu’un an après sa notification officielle. En conséquence, le Tchad demeurera lié à la CPI jusqu’en juillet 2027.
Surtout, insiste-t-il, ce retrait n’efface en rien la compétence de la Cour sur les crimes commis pendant que le pays était membre. Pour illustrer son propos, il cite les précédents du Burundi et des Philippines. Bien que ces deux États aient quitté la CPI, les enquêtes se sont poursuivies et l’ancien président philippin Rodrigo Duterte fait aujourd’hui toujours l’objet de poursuites devant la juridiction internationale.
« Quitter la Cour ne protège personne des crimes déjà commis », affirme Reed Brody sur les antennes de RFI, rappelant que le Tchad reste tenu de coopérer avec la CPI pendant la période précédant l’entrée en vigueur effective de son retrait. Il souligne également que N’Djamena a, jusqu’à présent, collaboré avec la Cour dans les enquêtes relatives au Darfour et à la République centrafricaine.
Une critique de la CPI qui a évolué
Le gouvernement tchadien justifie notamment sa décision par ce qu’il considère comme une focalisation excessive de la CPI sur les dirigeants africains. Une critique que Reed Brody reconnaît avoir lui-même formulée par le passé.
Il rappelle qu’au cours des premières décennies de son existence, la Cour avait effectivement concentré l’essentiel de ses enquêtes et condamnations sur des conflits africains. Mais cette réalité a profondément évolué depuis 2016. Comme il l’explique à RFI, les nouvelles procédures concernent désormais la Géorgie, l’Afghanistan, le Myanmar, le Venezuela, l’Ukraine, avec notamment le mandat d’arrêt visant le président russe Vladimir Poutine, ainsi que la Palestine.
Pour Reed Brody, les mandats d’arrêt délivrés contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant constituent un véritable tournant historique. Selon lui, jamais auparavant un procureur international n’avait engagé de poursuites contre des responsables occidentaux ou considérés comme proches des puissances occidentales depuis les procès de Nuremberg.
C’est précisément cette évolution qui expliquerait, selon l’avocat américain, la virulence actuelle des attaques contre la CPI.
« C’est quand la Cour a cessé de ne viser que des Africains qu’elle est attaquée aujourd’hui », soutient-il.
Pour Reed Brody, Washington ne s’en prend pas à la juridiction parce qu’elle aurait été injuste envers l’Afrique, mais parce qu’elle a désormais choisi d’exercer sa compétence à l’égard de responsables alliés des États-Unis.
L’Afrique appelée à défendre la justice internationale
En conclusion de son entretien accordé à RFI, Reed Brody n’exclut pas que d’autres États africains puissent subir les mêmes pressions diplomatiques et envisager un retrait de la CPI.
Face à cette éventualité, il appelle les pays traditionnellement favorables à la justice internationale, notamment l’Afrique du Sud et le Sénégal, à prendre l’initiative afin de préserver l’universalité de la Cour pénale internationale. Selon lui, ces États devraient porter un contre-discours fort pour convaincre davantage de pays d’adhérer au Statut de Rome plutôt que de s’en retirer.
À travers cette prise de position, l’avocat des droits humains replace le débat au-delà du seul cas tchadien. Pour Reed Brody, l’avenir de la justice pénale internationale dépend désormais de la capacité des États attachés à la lutte contre l’impunité à défendre l’indépendance de la CPI face aux pressions géopolitiques grandissantes.

