Il y a encore peu de temps, la restructuration de la dette était présentée comme une ligne rouge absolue. Le simple fait d’évoquer cette possibilité suffisait à susciter des levées de boucliers. Certains allaient même jusqu’à envisager une résolution parlementaire pour en proscrire le principe.
Aujourd’hui, la sémantique semble évoluer. On ne parle plus de restructuration tout court, mais de « restructuration sauvage ».
Cette nuance est intéressante.
Car en creux, elle reconnaît une réalité fondamentale : dans le contexte que nous vivons, le problème n’a jamais été la restructuration en elle-même. Le véritable risque a toujours été une restructuration subie, imposée par les événements, dans un contexte de défaut ou de perte de contrôle. C’est précisément cette « restructuration sauvage » qu’il fallait éviter. Et pour cela, une restructuration négociée, préventive et maîtrisée pouvait constituer une option raisonnable.
Autrement dit, une restructuration pensée comme un instrument de stabilisation, avec pour objectif de préserver autant que possible les équilibres économiques et sociaux.
C’est précisément ce que certains, dont nous étions, tentaient d’expliquer depuis le début.
La question n’a jamais été de savoir s’il fallait restructurer pour restructurer. La question a toujours été celle de la soutenabilité de la dette et des moyens d’éviter qu’une situation difficile ne dégénère en crise plus grave.
Car les chiffres restent têtus. Malgré les efforts budgétaires engagés, malgré la baisse du déficit et malgré le PRES, dont les effets demeurent pour l’instant en deçà des attentes, le pays reste confronté à des besoins de refinancement considérables, à un service de la dette particulièrement lourd et à des contraintes de financement qui continuent de peser sur l’économie.
Un chiffre suffit à illustrer cette réalité : les seuls intérêts et commissions de la dette prévus en 2026, soit 1 190,6 milliards FCFA, dépassent les recettes totales encaissées par l’État durant tout le premier trimestre 2026, qui se sont élevées à 1 139,5 milliards FCFA.
Et le problème ne se limite pas à la trésorerie de l’État. Il touche directement la capacité du pays à préparer son avenir. À fin mars 2026, les investissements financés sur ressources internes représentaient environ 176 milliards FCFA, soit moins de 15 % des dépenses totales exécutées sur la période. Pendant que la dette mobilise une part croissante des ressources publiques, les marges consacrées à l’investissement productif, à la compétitivité, à la création d’emplois et à la transformation de l’économie restent contraintes.
Or une dette n’est soutenable que lorsqu’elle peut être portée par une économie capable de produire davantage de richesse, d’exporter davantage et de générer des recettes supplémentaires.
Il est donc temps que les réalités financières reprennent leurs droits sur les postures, et que le débat quitte le terrain des interdits politiques et des symboles pour revenir à celui des solutions pragmatiques.
Dommage toutefois. En matière de dette, le temps perdu finit presque toujours par avoir un coût. Et ce coût est rarement supporté par ceux qui tiennent les discours. Il l’est par l’économie, par les entreprises et, au bout du compte, par les populations.
Peut-être que cet épisode nous servira de leçon. Car la facture du récit politique servi aux Sénégalais depuis deux ans risque, au bout du compte, d’être bien plus élevée que beaucoup ne l’imaginaient.
Souley Wade

