En juin 2023, écrire que la terreur intellectuelle préparait la terreur politique n’était pas sans coût. Il fallait alors nommer une dérive au moment où elle servait encore à conquérir. Aujourd’hui, la même dérive s’exerce contre ceux qui gouvernent, et le diagnostic devient audible. Ce déplacement mérite qu’on s’y arrête, car il en dit autant que le texte qui l’occasionne.
Le dimanche 6 septembre, le Professeur Mary Teuw Niane a publié « Le totalitarisme rampant ». Le texte décrit une entreprise d’intimidation visant les cadres, les intellectuels, les religieux et quiconque contredit ; il en désigne l’instrument, une jeunesse convertie en force de traque numérique ; il en annonce la conséquence, la liberté payant la première facture d’une conquête par la peur.
Sur le fond, l’observation n’est pas contestable, et il serait mesquin de la renvoyer au camp de son auteur. Elle est vérifiable, elle est datée, elle est quotidienne.
Ce que le texte apporte
Sa trouvaille véritable tient en un paragraphe : le détournement du kersa, du jom, du sutura, du jub, du wer, du teral et du sella.
L’observation déplace le débat. Contre les dérives de la parole publique, nous invoquons d’ordinaire des principes empruntés — liberté d’expression, pluralisme, État de droit — qui ont l’inconvénient de passer pour extérieurs. Le Professeur Niane prend le chemin inverse : la coercition ne s’exerce pas contre notre patrimoine moral, elle passe par lui. Le sutura, qui protégeait la dignité d’autrui, devient l’injonction faite au gêneur de se taire. Le kersa, qui commandait la retenue, devient l’interdit posé sur la contradiction. La valeur n’est pas violée : elle est retournée. Il y a là un chantier que sa brièveté ne fait qu’ouvrir.
Ce que nous savions déjà, et qu’il faut rappeler
Une réserve, d’abord, qui est une correction plutôt qu’une objection. « Une jeunesse est parfois transformée en meute numérique », écrit-il. La forme passive laisse la question ouverte : transformée par qui ? Cette ouverture permet à chaque lecteur d’y loger l’adversaire de son choix.
Or l’hypothèse d’un organisateur n’est pas nécessaire. Nous proposions en 2023, avec Amadou Thierno Diop, de nommer homme de masse augmenté la conjonction d’un individu isolé, d’un ressentiment accumulé et d’une connexion permanente. Cette combinaison suffit à produire la meute, sans consigne ni centre. Les réseaux ont fait en quarante-huit heures ce que l’organisation politique mettait des années à bâtir — avec la même fragilité, et sans direction. Nommer un commanditaire là où opère un mécanisme, c’est affaiblir l’alerte en la rendant réfutable.
Une seconde chose était acquise dès cette date, et elle éclaire ce que le texte constate sans l’expliquer : un mouvement qui exige une loyauté totale mais ne définit pas son programme ne dispose d’aucun moyen d’accueillir le désaccord. Là où il n’y a pas de contenu à discuter, il ne reste qu’une appartenance à prouver. La contradiction n’y est pas une erreur d’analyse : elle est une défection. C’est pourquoi elle appelle non la réponse, mais la mise au ban.
La spirale du silence
Il manque cependant au texte le ressort qui fait tenir l’ensemble, et que nous avions emprunté en 2023 à Elisabeth Noelle-Neumann.
La spirale du silence décrit un mécanisme simple et redoutable. Chacun évalue en permanence le climat d’opinion et redoute l’isolement plus qu’il ne redoute l’erreur. Celui qui se croit minoritaire se tait. Son silence rend l’opinion dominante plus visible encore, ce qui pousse au silence le suivant, et ainsi de suite. Au terme du processus, une opinion majoritaire dans le pays peut être devenue inaudible, tandis qu’une opinion minoritaire mais bruyante occupe seule l’espace.
Trois conséquences en découlent, qui valent d’être posées.
La première : ce que nous prenons pour l’opinion nationale n’est le plus souvent que l’opinion la plus sonore. Les réseaux ne mesurent pas une adhésion, ils amplifient une intensité.
La deuxième : la meute n’a pas besoin d’être nombreuse. Elle a besoin d’être visible. Sa fonction n’est pas de convaincre, elle est de faire craindre l’isolement à ceux qui hésitent.
La troisième, et c’est celle qui nous concerne : la spirale ne se rompt que par le bas. Aucune institution ne peut la briser à la place des citoyens. Elle cède lorsqu’un nombre suffisant de personnes ordinaires acceptent, une fois, le coût de parler.
Les élites et la meute
Reste une question que le texte du Professeur Niane laisse dans l’ombre, et qui commande pourtant tout le reste : où étaient les élites ?
Arendt a consacré à cette question des pages qui n’ont rien perdu de leur tranchant. Elle y décrit une alliance temporaire entre l’élite et la populace : des intellectuels, des cadres, des notables qui, par lassitude des convenances et par mépris d’un ordre qu’ils jugeaient épuisé, apportent au mouvement ce qu’il n’a pas — la respectabilité, le vocabulaire, la caution savante. Ils prennent la brutalité pour de l’authenticité et la vulgarité pour du courage. Puis vient le moment où le mouvement, n’ayant plus besoin d’eux, les désigne à son tour.
Le schéma est connu. Il mérite d’être rappelé sans complaisance, car il vaut ici. Une partie de ceux qui découvrent aujourd’hui la terreur intellectuelle l’ont accompagnée hier, encouragée, ou simplement regardée faire lorsqu’elle frappait d’autres. Ce constat ne les prive pas du droit de parler — la lucidité tardive vaut mieux que l’aveuglement durable. Mais il impose une exigence : celui qui alerte doit dire depuis quand il sait.
La règle des deux faces
C’est ici que se pose la question du périmètre.
Nous posions en 2023 une règle de méthode dont nous ne saurions aujourd’hui nous dispenser : le totalitarisme, chez Arendt, n’est pas seulement dans le mouvement insurgé ; il est aussi dans la réponse d’un pouvoir qui renonce à la légitimité pour ne conserver que la force. Ni absoudre le mouvement de ses dérives, ni amnistier l’État de ses violences. La crise de 2021-2023 fut une co-production ; il n’y a aucune raison de croire que la suivante ne le serait pas.
Le texte du Professeur Niane ne regarde qu’une face. Il décrit la meute et se tait sur l’appareil. Or Arendt avertissait que la violence organisée par le pouvoir, même en réponse à une agression réelle, consolide l’univers fictif du mouvement qu’elle prétend combattre. La proposition ne vaut pas pour un camp : elle vaut pour quiconque détient l’appareil d’État, hier comme aujourd’hui.
Cette réserve porte d’autant plus que le texte n’est pas écrit depuis le retrait, mais depuis le cabinet du Président de la République. Le mois dernier, répondant au même auteur, nous avancions qu’un texte ne pèse pas de la même manière selon la main qui le signe. L’argument nous engage, et il serait commode de l’oublier lorsque le propos nous convient. Le lieu ne disqualifie rien ; il modifie la nature de la parole. Une alerte lancée depuis le pouvoir n’est pas un commentaire : c’est un engagement, et elle se vérifie à des actes.
Deux suffiront à trancher. Que les faits soient nommés, avec leurs auteurs et leurs dates, plutôt que laissés à la forme passive. Et que les moyens de l’État servent à protéger les contradicteurs plutôt qu’à les recenser. Ces critères sont observables dans les mois qui viennent.
Le miroir entier
Nous concluions en 2023 que le Sénégal disposait de toutes les ressources pour faire autrement, et qu’il lui manquait seulement la volonté de regarder le miroir entier, et pas seulement la moitié qui flatte. Trois ans plus tard, la moitié a changé de côté. La discipline, elle, n’a pas changé.
Nos aînés disaient : nit, nit ay garabam — l’homme est le remède de l’homme. La formule est un avertissement autant qu’une promesse. Là où la meute prétend soigner la société en désignant ses gêneurs, elle retourne le remède en poison.
À la violence des mots, opposons la précision des faits ; à l’intimidation, le courage de nommer ; au procès d’intention, la patience de la preuve. Et souvenons-nous que la spirale du silence ne se rompt jamais d’en haut : elle cède le jour où assez de gens ordinaires cessent de croire qu’ils sont seuls.
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Dakar, le mardi 8 septembre 2026
Mamadou Thiam
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com
Références : Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme (1951) ; Elisabeth Noelle-Neumann, La Spirale du silence (1980). Certaines analyses reprennent l’essai « Les événements de mars et juin 2023 à la lumière de Hannah Arendt », co-signé avec Amadou Thierno Diop.

