Il y a des poignées de main que l’on oublie.
Et puis il y en a d’autres qui vous accompagnent toute une vie.
Celles que me donnait Mame Abdoul Aziz Sy Dabakh appartiennent à cette seconde catégorie.
Chaque fois que je le rencontrais, malgré son âge déjà avancé, il me serrait la main avec cette simplicité qui le caractérisait. Puis, presque invariablement, il me posait la même question :
« Babacar, penses-tu à moi quand vous faites la programmation de vos émissions à la télévision ? »
Je dois l’avouer : cette question me bouleversait.
Tout mon corps en tremblait.
Parce que je comprenais qu’il ne me parlait pas seulement de lui.
Il me parlait de notre peuple.
Il me parlait de notre jeunesse.
Il me parlait de cette télévision nationale dont j’avais la responsabilité et qui, chaque soir, entrait dans des centaines de milliers de foyers sénégalais.
Et surtout, il me rappelait une chose essentielle : quand on programme une émission pour un peuple, on ne programme pas seulement des images et des sons. On contribue, à son niveau, à façonner des comportements, des goûts, des rêves et parfois même des consciences.
Mame Abdou n’avait pourtant rien d’un censeur.
Il ne me demandait pas de transformer la télévision en chaire religieuse.
Il ne me disait pas : « Diffuse ceci, ne diffuse pas cela. »
Il faisait quelque chose de beaucoup plus subtil.
Il me renvoyait à ma propre responsabilité.
La brebis d’Omar
Sa question faisait naître en moi une autre image, celle du calife Omar Ibn Al-Khattab.
On rapporte cette parole devenue célèbre : Omar craignait que DIEU lui demande des comptes si une brebis venait à se blesser ou à se perdre sur un chemin en Irak alors même qu’il se trouvait loin de cette brebis.
Cette image m’a toujours profondément marqué.
Parce qu’elle dit quelque chose de la conception de la responsabilité chez les grands serviteurs de DIEU : être responsable, ce n’est pas seulement répondre de ce que l’on fait directement. C’est aussi répondre de ce que l’on avait la charge de protéger.
Et, d’une certaine manière, Mame Abdou me faisait vivre cette même interrogation.
Une émission pouvait-elle blesser ?
Une image pouvait-elle égarer ?
Un programme pouvait-il contribuer à éloigner un jeune de certaines valeurs ?
Une télévision nationale pouvait-elle devenir, sans même le vouloir, un instrument de banalisation de ce qu’une société avait précisément besoin d’interroger ?
Ces questions, il ne me les posait jamais directement.
Il lui suffisait de me demander :
« Penses-tu à moi quand vous faites la programmation ? »
Alors je me mettais à réfléchir.
Mame Abdou regardait au-delà de l’écran
Je crois aujourd’hui que Mame Abdou avait compris, avant beaucoup d’entre nous, que la télévision n’était pas un simple outil de divertissement.
Elle était devenue une présence dans la maison.
Elle parlait aux parents.
Elle parlait aux enfants.
Elle parlait surtout à cette jeunesse dont il se préoccupait tant.
Et cette jeunesse, Mame Abdou la considérait comme une responsabilité collective.
C’est peut-être cela qui donnait tant de poids à sa question.
Il ne me demandait pas seulement ce que je pensais de la télévision.
Il me demandait ce que la télévision faisait à notre société.
À l’époque, j’étais un homme de télévision.
Reporter, rédacteur en chef, puis directeur de télévision, j’avais appris les contraintes du métier : l’actualité, les audiences, les moyens, les horaires, les impératifs de programmation, les goûts du public.
Mais devant Mame Abdou, toutes ces contraintes semblaient soudain secondaires.
Il me ramenait à une question beaucoup plus simple :
À quoi sert ce que nous mettons chaque soir devant les yeux de notre peuple ?
Une question qui m’habite encore
Des années ont passé.
La télévision a changé.
Le paysage audiovisuel s’est considérablement transformé.
Les chaînes se sont multipliées. Puis sont arrivées les télévisions privées, les chaînes internationales, les réseaux sociaux, YouTube, TikTok et tous ces écrans qui accompagnent désormais nos jeunes presque partout.
Mais la question de Mame Abdou n’a pas vieilli.
Elle est même devenue, à mes yeux, plus actuelle que jamais.
« Penses-tu à moi quand vous faites la programmation ? »
Aujourd’hui, je pourrais presque l’entendre autrement :
Penses-tu à la jeunesse quand tu choisis ce que tu lui montres ?
Penses-tu à la société quand tu décides ce que tu rends visible ?
Penses-tu aux conséquences de ce que tu contribues à banaliser ?
Car le problème n’est plus seulement celui de la télévision.
C’est celui de l’ensemble de notre univers médiatique.
Nous sommes entrés dans un monde où chacun peut devenir programmateur de la conscience de l’autre.
Une vidéo peut être vue par des millions de personnes.
Une parole peut faire le tour du pays en quelques minutes.
Une image peut devenir un modèle pour toute une génération.
Et dans cet univers nouveau, la vieille question de Mame Abdou retrouve une étonnante modernité.
Il ne me parlait pas de lui
Avec le recul, je crois avoir compris quelque chose que je n’avais peut-être pas compris pleinement à l’époque.
Quand Mame Abdou me disait :
« Penses-tu à moi ? »
il ne me demandait probablement pas de penser à sa personne.
Il me demandait de penser à ce qu’il représentait.
La conscience.
La morale.
La responsabilité.
Le souci de l’autre.
Le souci de la jeunesse.
Le souci du Sénégal.
C’est peut-être cela, finalement, qui me bouleversait dans cette question.
Un homme âgé, vénéré par des générations de Sénégalais, ne me parlait pas de son statut de Khalife.
Il me parlait comme un père.
Et un père qui vous demande ce que vous faites entrer dans la maison de ses enfants.
Un homme de télé face à un homme de DIEU
Je ne suis ni théologien ni homme de lettres.
Je suis un homme de télévision.
J’ai passé une grande partie de ma vie professionnelle à décider de ce que le Sénégal allait voir, entendre et parfois retenir.
C’est précisément pour cette raison que je garde si précieusement le souvenir de ces poignées de main.
Mame Abdou m’a appris quelque chose que les écoles de journalisme et de télévision ne m’avaient jamais enseigné de cette manière :
la responsabilité d’un média ne s’arrête pas au moment où l’émission se termine.
Elle continue dans la tête du téléspectateur.
Elle peut continuer dans le comportement d’un jeune.
Elle peut continuer dans une famille.
Elle peut continuer dans une société.
Et peut-être même qu’elle continue devant Dieu.
Voilà pourquoi, des années après, je peux encore entendre sa voix.
« Babacar, penses-tu à moi quand vous faites la programmation de vos émissions à la télévision ? »
Aujourd’hui, je crois pouvoir lui répondre :
Oui, Mame Abdou.
Mais je comprends surtout que, derrière cette question, vous me demandiez de penser à beaucoup plus grand que vous.
Vous me demandiez de penser au Sénégal.
Et à sa jeunesse.
Et à cette immense responsabilité que nous avons tous, chacun à la place où Dieu nous a mis, de ne pas laisser se blesser les « brebis » qui nous sont confiées.
C’est peut-être cela, au fond, la plus belle leçon que j’ai reçue de Mame Abdoul Aziz Sy Dabakh.
Une leçon donnée par une simple poignée de main.
Et par une question.
Une seule question.
Mais une question pour toute une vie.
Babacar Diagne
ancien directeur général de la télévision nationale

