Les escroqueries à grande échelle ne constituent plus seulement un problème de fraude individuelle. Elles sont devenues, avec la sophistication des technologies numériques, un phénomène mondial de criminalité organisée, étroitement lié aux questions de gouvernance et de corruption. Dans une analyse publiée dans le cadre de son service d’assistance anticorruption, Transparency International estime que les centres d’escroquerie auraient permis de dérober environ 1 000 milliards de dollars américains en 2024.
Selon Transparency International, les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, permettent aux menaces de se perfectionner et de cibler des individus à l’échelle mondiale. Derrière les arnaques promettant de l’argent facile ou exploitant de fausses situations d’urgence se développe ainsi un véritable « secteur de l’escroquerie ».
Ces opérations reposent généralement sur plusieurs éléments : des locaux, des outils numériques, une main-d’œuvre et des structures de gestion. Mais leur puissance reposerait également sur des mécanismes de corruption, de protection politique et de collusion avec certains agents chargés de l’application de la loi.
Des réseaux structurés et protégés
Transparency International décrit des structures qui peuvent donner, en apparence, l’image de simples sociétés informatiques ou de services d’assistance aux entreprises. Derrière cette façade se cacheraient des systèmes sophistiqués de manipulation psychologique et technique.
L’organisation cite plusieurs exemples à travers le monde. En Ukraine, des enquêteurs anticorruption auraient identifié un système de blanchiment d’argent impliquant des centres d’appels frauduleux et des responsables soupçonnés d’avoir bénéficié de pots-de-vin. Le procureur général ukrainien, Ruslan Kravchenko, aurait démissionné à la suite d’allégations de corruption, qu’il nie.
Au Myanmar, des rapports évoqués par Transparency International font état de complexes frauduleux contrôlés et sécurisés par la Force de garde-frontières Karen, en lien avec l’armée birmane, en échange d’une partie des profits.
La Géorgie est également citée comme illustration de réseaux de protection présumés impliquant des acteurs politiquement influents. Au Cambodge, les activités d’escroquerie seraient notamment implantées dans des hôtels, complexes touristiques, casinos et zones d’activités.
Des victimes également parmi les travailleurs
Le phénomène ne se limite pas aux pertes financières des personnes escroquées. Transparency International alerte également sur les graves violations des droits humains dont seraient victimes certains travailleurs recrutés dans ces structures.
Des personnes seraient attirées par de fausses offres d’emploi avant d’être acheminées vers des complexes où elles peuvent se retrouver soumises à la servitude pour dettes, aux violences et à des restrictions de déplacement. La corruption interviendrait à différents niveaux, notamment lorsque des fonctionnaires faciliteraient le passage de victimes de trafic à travers des points de contrôle.
Même les opérations de sauvetage peuvent être compromises. Certaines victimes ayant réussi à s’échapper auraient affirmé que des policiers leur auraient réclamé des pots-de-vin avant leur libération.
Renforcer la lutte contre la corruption
Pour Transparency International, ces réseaux prospèrent notamment dans les zones où la surveillance est faible, particulièrement les régions frontalières, les zones économiques spéciales et les territoires affectés par des conflits.
L’organisation recommande notamment une coopération policière régionale renforcée, des mesures technologiques permettant de mieux lutter contre des escroqueries de plus en plus sophistiquées et un accompagnement des travailleurs victimes de traite après leur sortie des réseaux.
Sur le terrain de la lutte anticorruption, elle préconise également de renforcer les dispositifs de contrôle dans les États concernés, y compris dans les zones frontalières et économiques spéciales, et de poursuivre les fonctionnaires soupçonnés de complicité.
Transparency International insiste enfin sur le rôle des lanceurs d’alerte, des journalistes d’investigation et des organisations de la société civile. Dans certains cas, souligne l’organisation, ce sont ces acteurs qui permettent de révéler des réseaux que les mécanismes officiels n’avaient pas réussi à démanteler.
Dans l’affaire géorgienne évoquée, un informaticien infiltré aurait ainsi contribué à identifier des responsables soupçonnés de protéger les criminels. Selon son témoignage, certains réseaux pouvaient s’étendre sur des centaines de sites et employer des dizaines de milliers de personnes, tandis qu’un seul centre d’appels pouvait générer jusqu’à 500 000 dollars par jour.

