La Déclaration de politique générale (DPG) présentée le 8 septembre 2026 par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô constitue, selon l’analyste des politiques publiques et de la gouvernance Elimane H. Kane, un exercice marqué par un diagnostic relativement lucide de la situation du Sénégal, mais affaibli par une stratégie qui s’éloigne des promesses de rupture portées par le tandem Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko en 2024.
Dans une analyse consacrée à la DPG, Elimane H. Kane considère que cette déclaration devait permettre au nouveau chef du gouvernement, nommé après le départ d’Ousmane Sonko de la Primature, de préciser la vision du président de la République et la manière dont celle-ci devrait être mise en œuvre à travers le référentiel Sénégal 2050.
Mais l’analyste relève d’emblée un changement de ton et de méthode. Alors que le projet politique porté en 2024 reposait sur la souveraineté économique, la transparence, le financement endogène, la lutte contre la corruption, la création d’emplois et la réduction du coût de la vie, la nouvelle orientation gouvernementale serait davantage dictée par les contraintes financières auxquelles le pays est confronté.
Elimane H. Kane met notamment en avant le niveau élevé de la dette publique, la faiblesse de la croissance hors hydrocarbures, la persistance de la pauvreté et du chômage ainsi que la dégradation de la situation financière du Sénégal. Il souligne également l’accord de principe intervenu avec le FMI pour une nouvelle Facilité élargie de crédit et la dégradation de la note souveraine du pays par Moody’s.
Dans ce contexte, le Premier ministre a défendu une formule résumant sa démarche : « le cap sera maintenu, mais la méthode sera revue ». Pour Elimane H. Kane, cette orientation traduit moins une poursuite de la rupture annoncée qu’un virage vers la stabilisation et l’ajustement.
L’analyste reconnaît néanmoins plusieurs points positifs à la DPG. Il estime notamment que le diagnostic présenté par le chef du Gouvernement apparaît plus réaliste que le discours politique habituel, en mettant l’accent sur la faiblesse de la croissance hors pétrole, l’appauvrissement d’une partie de la population, l’arrêt de certains projets et l’inefficacité de certaines subventions.
La volonté de mieux cibler les aides sociales, d’élargir le filet de protection des ménages vulnérables et de rechercher un traitement de la dette constitue également, à ses yeux, une réponse cohérente avec la situation financière du pays. Il relève en outre la volonté de mobiliser davantage le secteur privé et de recourir au transfert d’actifs vers le FONSIS afin de réduire la pression exercée sur les finances publiques.
« La DPG établit un diagnostic plus honnête que le récit politique », écrit Elimane H. Kane, qui estime toutefois que cette lucidité ne suffit pas à garantir la réussite du programme présenté.
L’une de ses principales réserves concerne en effet le décalage entre les ambitions affichées et les capacités réelles de financement de l’État. Selon lui, l’absence de calendrier précis et d’arbitrages clairement identifiés risque de transformer les objectifs annoncés en une simple succession de cibles financières.
La réduction des subventions énergétiques constitue également un point de fragilité. L’analyste relève le risque d’un décalage entre les mesures susceptibles d’avoir des effets immédiats sur le pouvoir d’achat, notamment sur les prix de l’énergie et du carburant, et les dispositifs sociaux dont les effets ne seraient pleinement perceptibles qu’ultérieurement.
La classe moyenne, confrontée elle aussi à une dégradation de ses conditions de vie, apparaît selon lui insuffisamment prise en compte. Cette situation pourrait nourrir des frustrations et accentuer les risques d’instabilité sociale.
Sur le plan politique, Elimane H. Kane voit dans la DPG une difficulté majeure : celle de l’absence d’un récit clair sur la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Le maintien du « cap » avec une nouvelle méthode pourrait, selon lui, être perçu par une partie de l’électorat de 2024 comme un abandon progressif de certaines promesses fondamentales de la rupture.
Il pointe également le fait que la déclaration gouvernementale ne traite pas suffisamment de la configuration politique actuelle, marquée par les divergences au sein du pouvoir et par une Assemblée nationale majoritairement issue de PASTEF. Or, rappelle-t-il, la réussite du plan de redressement dépendra largement de la capacité à faire adopter les lois, le budget et les réformes nécessaires.
L’analyste reproche enfin à la DPG de concentrer une partie importante de son diagnostic sur l’héritage de l’ancien régime sans procéder à une évaluation suffisamment approfondie des deux premières années du pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, notamment sous la conduite d’Ousmane Sonko.
En définitive, Elimane H. Kane considère que la DPG d’Al Aminou Lô est davantage convaincante comme « radiographie » de la situation du pays que comme véritable prolongement de la promesse de rupture de 2024. Il y voit le choix d’un ajustement classique, fondé notamment sur le recours au FMI, le ciblage social et une mobilisation accrue des actifs de l’État et du secteur privé.
« La DPG du Premier ministre Lô est forte comme radiographie mais faible comme promesse de rupture », conclut-il, estimant que les six prochains mois seront décisifs pour juger la pertinence de cette nouvelle orientation. Les principaux indicateurs à surveiller seront, selon lui, l’évolution des prix à la pompe, le traitement de la dette, les votes à l’Assemblée nationale, la reprise effective des projets et la création réelle d’emplois.
L’enjeu sera donc de savoir si la rigueur budgétaire annoncée permettra effectivement d’améliorer rapidement les conditions de vie des Sénégalais, sans vider de sa substance le mandat de rupture qui avait porté le pouvoir actuel aux commandes du pays.

