Il y a quelques semaines, j’écrivais que le plus grand risque d’une démocratie n’était pas toujours que le peuple soit empêché de voter, mais que d’autres finissent par écrire, à sa place, le récit de sa propre décision.
Cette réflexion était née d’un constat simple : la souveraineté populaire ne s’épuise pas dans l’acte de voter. Elle se prolonge dans le respect de ce que le peuple a décidé et dans la fidélité à l’esprit qui a rendu cette décision possible.
Aujourd’hui, les interrogations qui traversent notre vie publique me conduisent à poursuivre cette réflexion. Non plus sur le récit de la victoire, mais sur l’exercice du pouvoir. Et c’est à vous, Monsieur Ousmane Sonko, que je souhaite m’adresser.
Il y a quelques mois encore, Bassirou Diomaye Faye était votre argument le plus fort. Il incarnait, à travers vous, la continuité d’un combat politique auquel une majorité de Sénégalais avait choisi d’adhérer. Aujourd’hui, il semble être devenu votre principal sujet d’inconfort. Ce glissement devenu affrontement interroge.
Je commence par me nommer. Non par vanité, mais parce que, dans un débat aussi essentiel, la crédibilité de la parole tient aussi à la cohérence de celui qui la porte.
En 2023, j’étais en poste à Washington comme diplomate sénégalaise. Lorsque le projet de troisième mandat du Président Macky Sall s’est progressivement imposé dans le débat public, j’ai choisi de dire ce que ma conscience me commandait, alors même que ma fonction m’imposait la réserve.
Je savais ce que cette décision me coûterait.
J’ai été rappelée.
Près de vingt années de carrière au service de l’État se sont interrompues parce que j’avais considéré qu’aucune responsabilité, aussi prestigieuse soit-elle, ne justifie que l’on renonce à défendre la Constitution, le principe même de la stabilité de notre Nation.
Je ne rappelle pas cet épisode pour susciter la compassion. Je l’assume, avec les fragilités du quotidien d’une mère qui élève seule ses enfants et parce que certaines fidélités ont un prix. Je le rappelle simplement pour dire que je n’ai jamais changé de principes selon les circonstances, ni selon les hommes.
C’est au nom de cette constance que je m’autorise aujourd’hui à vous interpeller.
En mars 2024, le Sénégal n’a pas seulement élu un nouveau Président de la République.
Il a exprimé une volonté profonde de transformer notre manière de gouverner. Les Sénégalais n’ont pas voté uniquement pour une alternance. Ils ont confié leur espérance à une promesse de rupture fondée sur une pratique plus exigeante du pouvoir, un rapport renouvelé aux institutions et une plus grande fidélité à la souveraineté populaire.
Vous avez été l’un des principaux artisans de cette espérance.
Empêché de concourir, vous avez demandé aux Sénégalais de reporter sur Bassirou Diomaye Faye la confiance qu’ils plaçaient en vous. Ils l’ont fait avec une remarquable discipline démocratique. Ils ont accepté que votre parole devienne leur choix.
« Sonko moy Diomaye » n’était pas seulement un slogan. C’était un engagement politique. Mais tout engagement connaît un moment où il cesse d’être une promesse pour devenir une responsabilité.
Le jour où Bassirou Diomaye Faye a prêté serment, il n’était plus seulement le candidat que vous aviez proposé. Il devenait le Président de la République. À partir de cet instant, son premier devoir n’était plus envers un homme, un parti ou une stratégie politique. Il était envers la Nation tout entière.
C’est cela que signifie une investiture.
Elle transforme une légitimité politique en une responsabilité institutionnelle. Elle oblige celui qui en est dépositaire à exercer pleinement les prérogatives que le peuple lui a confiées.
Ce n’est ni une prise de distance, ni une rupture.C’est la conséquence naturelle du choix souverain des Sénégalais. Or c’est précisément cette évolution qui semble aujourd’hui susciter les plus fortes incompréhensions.
Les divergences désormais publiques entre le Président de la République et vous dépassent le registre des nuances politiques. Elles nourrissent progressivement le sentiment que deux légitimités cherchent à occuper un même espace. Or une démocratie ne peut durablement prospérer lorsque les citoyens doutent de l’endroit où s’exerce véritablement l’autorité qu’ils ont conférée par leur vote.
C’est dans ce contexte qu’intervient la proposition de loi portant révision de la Constitution. Je ne mets pas en cause plusieurs de ses dispositions. Certaines répondent à des attentes anciennes et peuvent contribuer au renforcement de notre architecture institutionnelle.
Mais les révisions constitutionnelles ne sont jamais de simples exercices juridiques.Elles sont aussi des actes de confiance.
Une Constitution ne tire pas seulement son autorité de son contenu. Elle la tire également de la manière dont elle est élaborée. Lorsque le climat politique est traversé par des interrogations sur l’équilibre des institutions, chacun devrait avoir le souci d’apaiser avant de convaincre.
Votre groupe parlementaire porte cette réforme. Vous présidez l’institution appelée à l’examiner. Vous en imprimez le rythme. Et, dans le même temps, vous affirmez publiquement que le Président de la République ne pourrait en modifier une seule virgule.
Permettez-moi de vous dire, avec le respect dû à votre parcours, que cette posture m’interpelle.
Hier, j’ai accepté de sacrifier une carrière parce que je refusais qu’une réforme fondamentale de nos institutions soit conduite dans une logique de passage en force. Je ne pourrais être fidèle à moi-même si je demeurais silencieuse lorsque cette même tentation semble réapparaître, quels qu’en soient les auteurs.
Les hommes passent. Les principes demeurent. C’est là que se joue, aujourd’hui, la véritable épreuve du pouvoir.
La victoire électorale est un moment d’enthousiasme. L’exercice du pouvoir est un moment de vérité.
Il révèle la capacité de chacun à distinguer ce qui relève de son influence personnelle de ce qui appartient désormais aux institutions de la République.
Beaucoup de Sénégalais ne parlent pas encore de rupture. Ils observent un glissement.
Le déplacement progressif d’un projet collectif vers une lecture plus personnelle de la légitimité. Le déplacement d’une espérance portée par tout un peuple vers une compétition silencieuse autour de son héritage politique.
C’est cela qui nourrit le malaise.
Le Président Diomaye Faye n’est plus seulement votre candidat. Il est le Président de la République du Sénégal. Il l’est parce que le peuple en a souverainement décidé ainsi. Et c’est une bonne nouvelle pour notre démocratie.
La véritable question est donc ailleurs.
Elle vous concerne.
Êtes-vous prêt à reconnaître pleinement la portée institutionnelle du choix que vous avez vous-même demandé aux Sénégalais d’accomplir ? Êtes-vous prêt à laisser le Président exercer, dans toute sa plénitude, le mandat que le peuple lui a confié ? Êtes-vous prêt à démontrer que la rupture ne consistait pas seulement à conquérir le pouvoir, mais aussi à accepter les limites que les institutions imposent à chacun ?
Le peuple sénégalais vous a accordé une confiance exceptionnelle. Cette confiance n’est pas un privilège.
Elle est une responsabilité.
Monsieur Sonko, vous présidez aujourd’hui l’Assemblée nationale. Cette fonction est éminente. Elle vous place au cœur de l’équilibre de nos institutions. Mais elle ne vous confère pas le pouvoir d’exercer, fût-ce indirectement, les prérogatives du Président de la République.
Laissez Diomaye être Diomaye.
Il est désormais et jusqu’en 2029, le choix souverain du peuple sénégalais.
En mars 2024, les Sénégalais n’ont pas seulement élu des hommes. Ils ont choisi une manière nouvelle d’habiter le pouvoir. Ils ont confié à chacun une place, une responsabilité et une limite.
La fidélité à cette promesse ne se mesure pas seulement dans les discours. Elle se mesure dans la capacité de chacun à respecter la part de souveraineté que le peuple a confiée à l’autre.
Car une démocratie ne s’affaiblit pas seulement lorsque le peuple est empêché de choisir. Elle s’affaiblit aussi lorsque ceux qui ont été choisis peinent à reconnaître pleinement le choix souverain du peuple.
Néné Coumba Touré

