Risque de crise budgétaire : alerte sur notre stabilité. Par Abdoulaye Ly

Le lundi 19 octobre 2026, le Président de l’Assemblée Nationale, Monsieur Ousmane Sonko, Chef du parti majoritaire, a menacé de rejeter la loi de finances 2026 et le projet de budget 2027, si les réductions des dépenses sociales et des investissements publics étaient maintenues.

Il souligne que les coupes préconisées dans les dépenses sociales fragilisent la protection sociale et le pouvoir d’achat des Sénégalais. De son coté, le Premier Ministre Ahmadou Alhaminou Lô a tenu une conférence de presse le 25 octobre 2026 pour rappeler l’importance de voter un budget conçu dans un contexte de fortes contraintes, qui appelle à plus de responsabilité.

Cette situation renseigne un peu plus sur la césure entre le Gouvernement et la Parlement et s’inscrit dans le continuum des divergences récurrentes entre les pouvoirs exécutif et législatif, notamment en ce qui concerne le recours au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette publique et la gouvernance des fonds secrets..

Sans entrer dans les considérations juridiques et les divergences entre les parties, il convient de mesurer les impacts multiformes d’une telle situation pour l’économie nationale et l’équilibre sociopolitique à court et moyen termes.

Il y a lieu de rappeler que la politique budgétaire est la principale modalité pour donner une vie économique à un pays en développement comme le Sénégal. Elle a pour objectifs d’assurer trois fonctions principales à savoir L’affectation par la fourniture de services non marchands, tels que la justice, les infrastructures, l’éducation et la santé. Elle sert également à créer une Redistribution permettant la réduction des inégalités engendrées par les marchés, à travers des politiques sociales d’assistance aux plus défavorisées. Le budget remplit, en outre, les fonctions de Régulation économique, visant à stimuler l’activité, sachant que le marché ne mène pas à une situation optimale. Il agit donc de manière contracyclique pour soutenir la production et compenser les effets d’une conjoncture défavorable.

Contrairement aux pays riches, qui disposent de ressorts alternatifs diversifiés aux dépenses budgétaires de financement de l’activité, à travers des marchés financiers matures et intégrés, le Sénégal est un pays dont les allocations proviennent essentiellement du budget national. Il est une économie d’endettement, dont le secteur productif tire ses financements de prêts bancaires principalement entretenus par les dépôts du Trésor public.

Si la France, la Grèce et les Etats-Unis, qui ont connu cette situation, peuvent absorber ce type de blocage, notre pays ne peut s’offrir une crise budgétaire, les dépenses de structures, qui font tourner l’économie, (BTP, consommation des ménages, sécurité nationale, santé, service de la dette intérieure) étant tirées du budget national.

À cette étape, il est utile de préciser que le Sénégal dispose d’un budget qui s’exécute normalement jusqu’au 31 décembre 2026. Toutefois, le pouvoir exécutif a souhaité le modifier en y inscrivant de nouvelles dépenses non prévues dans la loi de finances initiale, dont les charges de paiement des arriérés dus au secteur privé. De ce fait le Sénégal peut faire des dépenses et recettes jusqu’à cette date, nonobstant le refus de la majorité de voter la loi de finance rectificative 2026.

Un blocage budgétaire devrait déboucher sur un marasme économique lié  à l’absence de dépenses publiques d’investissement qui constituent le déterminant essentiel de la croissance. Tout nouveau retard aurait pour effet de paralyser les grands chantiers qui nourrissent les travailleurs à tous les niveaux et les PME. Déjà que le secteur des BTP a souffert de l’arrêt des chantiers de construction entre 2025 et 2026, une nouvelle crise du bâtiment serait préjudiciable au pari de création de richesses et d’emplois.

L’incertitude budgétaire devrait saper la confiance des acteurs économiques et pénaliser les entreprises qui seraient donc amenées à réduire drastiquement leurs engagements sur le pays. Plus spécifiquement, elle toucherait les fournisseurs de matériaux, les transporteurs, les artisans, les travailleurs journaliers et les nombreux ménages dont les revenus dépendent peu ou prou des finances publiques. Le Sénégal ne peut durablement faire le choix de créer des emplois, de renforcer son tissu industriel et de promouvoir l’entrepreneuriat tout en laissant s’installer une incertitude prolongée sur la commande publique.

De surcroît, une persistance du blocage budgétaire devrait amener les banques et les autres prêteurs à augmenter leurs taux d’intérêt pour les agents économiques publics et privés, considérant que la nouvelle situation, qui crée une rareté des revenus, augmente le niveau de risque de non-remboursement. De plus, le secteur privé devrait pâtir du non-paiement des 300 milliards de FCFA inscrits dans la loi de finances rectificative 2026 au titre du paiement des arriérés.

De son côté, la dette publique connaitrait une augmentation subséquente aux inévitables  retards de paiement générés par le non-respect des échéances de remboursement. Suivant la pratique en la matière cette situation crée de fait une addition de pénalités potentielles issues de l’ajustement à la hausse des taux d’intérêt qui évoluent au gré de la confiance et du profil des agrégats macroéconomiques incluant les finances publiques. Dans la même tendance, le secteur privé devrait subir une nouvelle accumulation d’arriérés de paiements qui remettrait en cause les récents engagements pris par le gouvernement pour un apurement progressif de sa dette.

Sur le plan social, une réduction des dépenses prioritaires pourrait également accentuer les frustrations, notamment chez les jeunes confrontés aux difficultés d’insertion professionnelle, les ménages vulnérables et les travailleurs dont les revenus dépendent des dépenses publiques.

S’agissant des obligations détenues sur le Sénégal, elles verraient leur valeur diminuer sur le marché secondaire (c’est déjà le cas) en réaction immédiate à la défiance des marchés financiers induite par les incertitudes budgétaires.

Les avancées notées dans les relations avec le FMI à la faveur du pré accord conclu en septembre 2026 risquent d’être annihilées, le Conseil d’Administration du Fonds devant s’abstenir de signer tout accord définitif avec un pays sans budget.

Les tensions géopolitiques ont posé durant les derniers mois un défi de résilience aux pays en développement face aux chocs exogènes. Au Sénégal, le budget a permis de contenir leurs effets à travers des subventions et d’autres mesures de soutien qui ont servi de rempart aux effets annoncés.

Dans le contexte de montée des risques d’insécurité avec la présence des forces jihadistes dans le Sahel, une crise budgétaire pourrait être perçue comme une fragilité interne. À cet égard, des groupes armés terroristes souhaitent depuis plus de dix ans étendre leur action aux pays côtiers de l’océan atlantique mais butent jusqu’ici sur la vigilance militaire le long des zones frontalières du Sénégal.

Au demeurant, la seule annonce d’une possible crise budgétaire est un facteur qui produit déjà des effets négatifs. Ce phénomène que les économistes désignent par “prophétie auto réalisatrice” porte sur l’occurrence d’un phénomène à cause de sa seule évolution même, si elle est non fausse. De toute évidence, une éventuelle crise budgétaire produit déjà des effets anticipés à travers la baisse des obligations émises par le Sénégal et l’attentisme des investisseurs. Ces deux options sont pour le moins des facteurs défavorables pour les futures levées de fonds et l’activité économique.

Pour éviter ces conséquences potentielles, il appartient à nos leaders de tous bords de prendre des mesures permettant d’éviter une crise budgétaire. A cet effet, des relais d’opinion composés des personnalités de la société civile, du secteur privé, des universitaires et du monde religieux pourraient mener des pourparlers avec l’appui technique de personnes ressources connues pour leur connaissance des enjeux du moment ainsi que pour leur crédibilité auprès de l’opinion et des institutions internationales.

Face aux risques annoncés, la recherche d’un compromis politique devient une nécessité nationale. Il se pose alors un défi pour les grandes figures du Sénégal qui doivent réagir par l’organisation de concertations, suivant une vieille et riche tradition bien ancrée dans notre pays.

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