J’ai lu, avec un mélange de stupéfaction et de tristesse républicaine, le manifeste publié par 143 personnalités issues du monde universitaire, culturel et médical, exigeant l’adoption immédiate de la proposition de loi portant révision de notre Constitution.
Voir des esprits aussi éclairés prêter leur plume et leur prestige pour offrir une caution académique à un coup de force parlementaire est le symptôme tragique d’une époque qui a perdu sa boussole.
Le rôle d’un intellectuel, sa vocation première et sa noblesse, n’a jamais été de justifier, par des artifices rhétoriques, les tentatives de confiscation de la volonté populaire. L’intellectuel est la vigie de la Cité, non le « politicien encagoulé » chargé de donner une apparence de dignité scientifique à une forfaiture institutionnelle.
À ces signataires qui narguent le peuple sous le couvert du droit et de la sociologie, il convient d’opposer la rigueur des principes et l’intransigeance de la vérité politique.
- L’inversion de la question fondamentale : Attendre « qui ? »
Dans votre manifeste, vous fustigez les appels au retrait de cette proposition de loi en posant, avec une feinte candeur, cette question : « Attendre quoi ? ».
Votre erreur, tragique pour des constitutionnalistes et des penseurs, est de vous tromper de pronom interrogatif. La question qui se pose aujourd’hui à la Nation sénégalaise n’est pas de savoir attendre quoi, mais de savoir attendre QUI.
La réponse est limpide : il faut attendre le peuple, seul et unique souverain.
La Constitution n’est pas le règlement intérieur d’une Assemblée nationale. Elle n’est pas la propriété d’une majorité de circonstance. Elle est le pacte fondamental qui lie les citoyens. En voulant enjamber le référendum par une procédure parlementaire d’urgence, vous ne luttez pas contre « l’ajournement » ou « l’immobilisme », vous organisez l’éviction du souverain légitime.
- L’usurpation de l’héritage citoyen
Pour justifier cette précipitation, vous convoquez le continuum historique des luttes démocratiques : les Assises nationales de 2009, la CNRI, les Assises de la Justice de 2024 et le Dialogue national de 2025.
Je vous invite solennellement à ne pas profaner ces monuments de notre histoire citoyenne. Aucun de ces cadres d’échanges n’a jamais recommandé de réviser la Charte fondamentale en catimini, par effraction parlementaire, et sans la validation directe des Sénégalais. D’ailleurs, les véritables initiateurs, acteurs et partisans de ces rencontres historiques ne s’y trompent pas : ils sont aujourd’hui dans la rue, à nos côtés, du côté de la défense de la République, et prônent l’hygiène institutionnelle face à votre entreprise.
III. La racine du mal : l’escroquerie politique et la crise de la « déshonorabilité »
Il est intellectuellement malhonnête de présenter ce projet comme une avancée vertueuse alors qu’il est le fruit d’un vice originel. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est rien d’autre que l’épilogue d’une escroquerie politique.
Souvenez-vous : ces mêmes acteurs ont battu campagne en novembre 2024, invitant le peuple à accorder une majorité parlementaire au Président de la République fraîchement élu. Ma position fut alors constante et prémonitoire : « Ne donnez la majorité à personne. Donnez la totalité au peuple. » L’histoire m’a donné raison.
Si ces acteurs tenaient véritablement à apporter des changements institutionnels majeurs, sereins et légitimes, la tête de liste de ce parti, qui a devancé toutes les autres lors de ces joutes, aurait pu et aurait dû siéger à l’Assemblée nationale et occuper le perchoir dès son installation le 2 décembre 2024. Ce courage politique de base nous aurait évité les jongleries juridiques, les violations de l’incompatibilité des fonctions, et cette crise profonde de la « déshonorabilité » qui souille aujourd’hui notre représentation nationale. Vous tentez aujourd’hui de panser par la loi les plaies béantes ouvertes par la tactique politicienne.
Le miroir aux alouettes des « droits-créances »
Sur le fond, vous tentez de séduire l’opinion en brandissant la dimension « sociale et novatrice » de cette révision. Vous nous parlez du droit de savoir lire et écrire, de l’inclusion numérique, ou d’un environnement sain.
Soyons sérieux. L’introduction de « droits-créances » dans un texte fondamental est une coquille vide si la procédure qui les consacre viole l’esprit même de la République. On ne marchande pas la souveraineté populaire contre la promesse d’un accès universel à Internet. Les libertés ne s’exercent effectivement que dans un État de droit respecté, pas dans une République où la Constitution est modifiée au gré des convenances d’un groupe parlementaire. Vous utilisez le noble vernis des droits sociaux pour faire avaler la pilule amère d’une concentration du pouvoir et d’une confiscation de la parole citoyenne.
Messieurs les signataires, votre texte se veut un appel à l’histoire. Il ne restera malheureusement que comme l’illustration de ce que Julien Benda appelait La Trahison des clercs.
Aucune caution intellectuelle, aussi prestigieuse soit-elle, ne saurait légitimer ce que le Président de la République lui-même a implicitement désavoué en privilégiant la voie du référendum. L’autonomie parlementaire n’est pas un passeport pour la tyrannie de la majorité.
Au lieu de théoriser l’urgence d’une adoption parlementaire forcée, mettez votre intelligence au service de la seule exigence qui vaille : redonner la parole à celui de qui tout découle. Ne donnez la Constitution à personne. Rendez la totalité au Peuple.
Talla Sylla
Citoyen-électeur, Président de Jëf Jël
Membre du Mouvement Aar Sunu République

