La marche vers la démocratie constitue une tendance inéluctable pour les sociétés contemporaines. Il s’agit d’une réaction contre l’autoritarisme qui effrite la liberté et le bon gouvernement au sens de Pierre Rosanvallon.
De par sa trajectoire politique, le Sénégal est une société longtemps acquise aux idéaux démocratiques. Depuis la période précoloniale, des expériences démocratiques peuvent être identifiées comme des marqueurs de la vie démocratique : l’architecture institutionnelle de l’empire du Walo (Seb ak baor), la révolution torodo etc.
Ces assises politiques traditionnelles constituent, à bien des égards, des balises qui ont influencé la démocratie sénégalaise, nourrissant une curiosité intellectuelle dans la communauté des chercheurs. Beaucoup de travaux sur la question peuplent nos bibliothèques. On peut à titre d’exemple citer les productions scientifiques de Cheikh Anta Diop, Donald Cruise O’Brien, Mamadou Diouf et Momar Coumba Diop, Ismaïla Madior FallL, Alioune Badara Diop etc.
Si le Sénégal est, au-delà d’un romantisme, une démocratie majeure distinguée de par sa stabilité politique et institutionnelle, le bon sens et la sagesse politique recommandent aux élites dirigeantes de toujours s’inscrire dans une posture de consolidation démocratique préservant les acquis.
Dans ce cadre, l’actuelle controverse sur la révision de notre Constitution appelle de l’éthique de responsabilité.
Au-delà de la question de l’initiative de la procédure de la révision appartenant concurremment au président de la République et aux Députés (article 103), nous pouvons nous accorder sur une vérité : une révision constitutionnelle doit transcender tous clivages partisans. Elle n’est certes pas immuable, mais elle doit être révisée, si nécessaire, pour s’adapter aux exigences et aspirations des populations.
Dans cette perspective, toute procédure de révision constitutionnelle se doit de se prémunir d’une quelconque posture solitaire. En clair, elle doit viser l’intérêt général en impliquant toutes les forces vives de la nation. Car il s’agit d’une affaire ou matière intéressant tout le Peuple.
Ce faisant, il urge d’éviter les usages pernicieux de la majorité, autrement dit la « tyrannie de la majorité » au sens d’Alexis de Tocqueville. Car la démocratie est à la fois un état politique et un état d’esprit. Bien qu’étant au cœur du fonctionnement des régimes démocratiques, le principe majoritaire n’est pas sans effets pervers.
C’est aussi un secret de polichinelle que de dire qu’à défaut d’être en mesure d’atteindre, en toutes circonstances, l’unanimité, un régime démocratique fonctionne selon la règle de la majorité. Ainsi comprise, la majorité pourrait imposer ses décisions qui peuvent être déconsolidantes de la démocratie.
Au total, la toute-puissance de la majorité et l’absence de recul critique des acteurs ouvrent la voie au danger majeur et mènent à l’impasse qui guette sporadiquement les sociétés démocratiques : il s’agit d’un despotisme d’un type nouveau que Tocqueville voit se manifester dans la transformation des hommes et de leurs passions. C’est pourquoi cette révision constitutionnelle doit faire l’objet d’une large concertation entre les forces vives de la nation.
Pr Abdou Rahmane Thiam, agrégé de science politique (UCAD)

