À Saint-Louis, certains lieux dépassent largement leur dimension architecturale pour devenir de véritables sanctuaires de mémoire. L’ancien Palais du gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF), aujourd’hui siège de la Gouvernance, en est l’une des plus fortes illustrations. C’est dans ce lieu chargé d’histoire que Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme, accomplit, le 5 septembre 1895, deux unités de prière, un geste devenu, 131 ans plus tard, le cœur du Magal des deux Rakkas.
Ce samedi 5 septembre 2026, à l’occasion de la 50e édition du Magal, l’ancien Palais du gouverneur s’est ainsi transformé en un haut lieu de recueillement et de ferveur. Des milliers de fidèles mourides, venus de différentes régions du Sénégal et d’ailleurs, convergent vers ce site emblématique pour commémorer ce que la communauté mouride considère comme un acte de foi, de dignité, de courage et de résistance face à l’autorité coloniale.
Selon l’APS, le caractère exceptionnel du lieu tient précisément à la portée de l’événement qui s’y est déroulé. En 1895, Cheikh Ahmadou Bamba avait été convoqué par l’autorité coloniale alors qu’il se trouvait à la veille de son exil au Gabon. C’est devant cette autorité qu’il accomplit les deux Rakkas, transformant un épisode de l’histoire coloniale en un symbole majeur de la spiritualité mouride.
Aujourd’hui encore, cette mémoire imprègne l’atmosphère de l’île de Saint-Louis. Dès le franchissement du pont reliant le quartier de Sor à l’île, le visiteur est enveloppé par les invocations et les récitations des écrits de Serigne Touba diffusées par les haut-parleurs installés en différents endroits. Les rues et les trottoirs se sont également animés avec la présence de nombreux vendeurs proposant portraits de guides religieux, accessoires et objets à caractère religieux.
Face à l’ancien Palais du gouverneur, la place Baya Ndar accueille un imposant chapiteau installé par le « Kurel des deux Rakkas », le comité chargé de coordonner l’organisation de la manifestation. Les préparatifs se poursuivent sous la surveillance des forces de sécurité, fortement mobilisées pour accompagner le rassemblement.
Le moment culminant de cette journée est prévu à 17 heures, avec la prière des deux Rakkas depuis l’enceinte de la Gouvernance. Elle doit être dirigée par Serigne Mame Mor Mbacké, petit-fils de Cheikh Ahmadou Bamba. Une cérémonie officielle est également prévue à la place Baya Ndar, en présence de plusieurs autorités administratives, religieuses, coutumières et locales, dont le gouverneur de Saint-Louis, Al Hassan Sall.
Pour les organisateurs, la portée de cette commémoration dépasse largement le cadre de la communauté mouride. « Ce lieu est historique et symbolique. Saint-Louis était la capitale de l’AOF. Et c’est dans ce contexte que le Cheikh avait effectué une prière de deux Rakkas, devant l’autorité coloniale », explique Bilal Cissé, membre du comité d’organisation. Il considère la date du 5 septembre comme le symbole d’une « grande victoire », non seulement pour le Sénégal, mais également pour l’Afrique.
Cette dimension mémorielle se traduit aussi par l’engagement des fidèles. Moussa Fall, originaire de Touba et marchand ambulant établi à Saint-Louis, a suspendu ses activités pour se consacrer entièrement à cette journée qu’il considère comme sacrée.
À l’intérieur de la Gouvernance, les préparatifs témoignent également de l’importance accordée à l’accueil des disciples. Des bénévoles s’activent autour des marmites pour préparer le café Touba et des rafraîchissements destinés aux fidèles. Sous la coordination de Fatou Diop, habitante du quartier HLM de Touba, les équipes veillent au bon déroulement de cette dimension conviviale de la célébration.
Pour l’APS, l’ancien Palais du gouverneur apparaît ainsi comme bien plus qu’un simple vestige de l’administration coloniale. Il est devenu le point de convergence d’une mémoire religieuse profondément enracinée dans l’histoire du Sénégal. Chaque année, le Magal des deux Rakkas fait revivre, dans ce même espace, le geste accompli par Cheikh Ahmadou Bamba en 1895.
Cent trente et un ans après, la prière de Serigne Touba continue donc de résonner dans ce lieu historique. Le Palais du gouverneur, autrefois symbole de l’autorité coloniale, est désormais associé, dans la mémoire collective mouride, à un moment fondateur où la foi, la dignité et la résistance spirituelle ont marqué durablement l’histoire du Sénégal.

