*L’élite nigériane et la mort des promesses démocratiques* *Par Richard Ikiebe*

Les électeurs britanniques ont infligé un revers majeur à leur système politique. Les dernières élections municipales ont vu la déroute des deux partis historiques qui gouvernaient la Grande-Bretagne depuis plus d’un siècle, un nombre important d’électeurs se tournant vers des alternatives contestataires. La crise est encore en cours.

Elle est chaotique et profondément humiliante, notamment pour les dirigeants du Parti travailliste. Mais c’est aussi la démocratie qui accomplit précisément son rôle, en forçant une élite politique usée à se confronter à son obsolescence.

Les turbulences politiques britanniques, malgré leur côté dramatique, témoignent du renouvellement du système. Les institutions absorbent le choc. Et au cœur de cette effervescence, une nouvelle classe dirigeante est mise à l’épreuve et façonnée.

À l’inverse, la question urgente que le Nigeria a trop longtemps éludée est la suivante : le pays dispose-t-il d’un mécanisme, quel qu’il soit, permettant le remplacement pacifique et naturel d’une élite dirigeante dont le temps est révolu ? La réponse honnête est non, et les conséquences de cette absence expliquent aujourd’hui la situation politique déplorable du pays.

Le Nigeria a tenté à plusieurs reprises de faire le ménage dans ses rouages, mais ces efforts se sont souvent soldés par un échec. En 1976, les généraux Murtala Mohammed et Olusegun Obasanjo sont arrivés au pouvoir avec une politique de répression brutale, déclarant la guerre à la bureaucratie en place. Les « super secrétaires permanents » (ces hommes qui, discrètement, détenaient le véritable pouvoir au sein du gouvernement) ont été limogés en masse. Le système a tremblé, mais ne s’est pas transformé. De nouveaux occupants se sont installés et ont instauré des systèmes encore pires.

En 1983, le général Muhammadu Buhari a adopté une approche plus radicale. Il a ciblé la classe politique elle-même, en particulier ceux qu’il jugeait trop bruyants, trop sudistes ou trop puissants. Nombre d’entre eux ont fini en prison et sont tombés dans l’oubli. Le régime militaire a parlé de discipline ; l’histoire a été moins indulgente.

Le général Sani Abacha, quant à lui, a même abandonné ce prétexte. Il brûla l’échelle qu’il avait gravie, emprisonna Obasanjo, son ancien chef d’état-major, le général Shehu Musa Yar’adua, et l’homme d’affaires MKO Abiola, ces deux derniers décédant en détention. Abacha fut également accusé d’avoir envoyé des escadrons de la mort traquer ceux qu’il ne parvenait pas à capturer. Le reste de la classe politique nigériane se tut, pansant ses plaies et évaluant le prix de sa visibilité.

 

Lorsqu’Obasanjo revint en 1999 en tant que président civil élu, il purgea le pouvoir de la classe militaire (politicienne). Ce fut sans doute la transition la plus cohérente sur le plan institutionnel. Son purge ne construisit rien, elle se contenta de défricher le terrain sans le planter.

Une erreur fréquente des expériences précédentes fut de croire que remplacer les individus équivalait à renouveler un système. Vilfredo Pareto, le sociologue italien qui consacra des décennies à l’étude de l’ascension et du déclin des classes politiques, établissait une distinction entre la simple rotation des élites et leur véritable renouvellement.

Selon lui, la rotation ne fait que recycler les visages, tandis que le renouvellement transforme la qualité, la responsabilité et l’orientation même de la classe dirigeante.

Le Nigéria, sous tous ses gouvernements, militaires comme civils, a excellé dans la rotation. Il n’a pas encore appris le renouvellement. Aujourd’hui, le problème est plus profond qu’une simple incompétence des dirigeants. Il est structurel et s’aggrave silencieusement depuis plus de vingt ans.

Durant les 27 années de la Quatrième République, l’élite dirigeante nigériane s’est sclérosée dans une stratégie de survie unique. Elle préfère absorber l’opposition plutôt que de la combattre. Lorsqu’un rival prend de l’importance, le système ne le bat pas sur le fond. Il l’achète, le met sous pression ou rend l’environnement suffisamment hostile pour qu’il devienne plus avantageux de rejoindre le pouvoir en place que de s’y opposer.

Il en résulte un paysage politique peuplé d’alliances dénuées de tout sens idéologique. Des hommes qui, autrefois, s’opposaient sur les questions fondamentales de gouvernance, d’économie et d’orientation nationale partagent désormais les mêmes tribunes, échangent des soutiens et participent aux mêmes rassemblements, unis par le seul principe de préserver leur influence et leur protection.

Sans idéologie, les partis politiques manquent de vision, et sans vision, ils ne peuvent garantir le mérite d’une nouvelle génération de dirigeants. Or, sans ce processus de sélection, aucun système politique ne peut assurer le renouvellement naturel de l’élite dont toute démocratie mature a besoin. Le politologue italien Gaetano Mosca a observé que, dans toutes les sociétés et à toutes les époques, une minorité d’élite a toujours gouverné.
La question est de savoir si notre minorité d’élite est responsable, soumise aux contraintes institutionnelles et capable de se renouveler. Force est de constater que, sur ces trois points, la situation ne cesse de se dégrader.

Nous avons affaire à une génération vieillissante qui contrôle l’accès au pouvoir, distribue les faveurs et fixe les conditions de la survie politique. Ceux qui possèdent un véritable talent et une réelle ambition ne sont pas absents de la scène politique ; on leur fait simplement comprendre que l’accès est conditionné par une soumission totale.

 

L’exemple britannique est instructif. Leur système n’est pas parfait, mais il démontre que même une classe politique profondément conservatrice peut être contrainte de se renouveler lorsque son cadre institutionnel est suffisamment solide pour l’exiger. Des partis subissent des revers. Des dirigeants démissionnent. De nouveaux visages s’imposent grâce à une véritable concurrence. Le système s’autorégule précisément parce qu’il préserve ce que l’ordre politique nigérian a passé 25 ans à démanteler : des partis fonctionnels, des distinctions idéologiques et des élections qui aient un sens.

Le Nigeria n’a pas besoin d’un autre homme fort arrivant avec un balai et une autorité morale usurpée, pour ensuite semer la zizanie. Ce dont le Nigéria a besoin de toute urgence, c’est d’une architecture de renouvellement des élites, de voies de succession qui récompensent le mérite et d’une opposition suffisamment ferme pour constituer une véritable alternative et non un refuge pour les transfuges. L’ancien ordre doit disparaître. Sinon, chaque future tentative de « changement » se résumera à ce qu’elle a toujours fait : réhabiller les anciens acteurs et rejouer la même pièce éculée.

 

*Richard Ikiebe est un consultant en médias et en gestion, enseignant et président du conseil d’administration du journal Businessday.*

Michel DIEYE

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Michel DIEYE

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