Le Sénégal joue l’une des parties les plus serrées de son histoire économique récente. Le gouvernement a tranché : pas de restructuration de la dette, pas de défaut, pas de rééchelonnement forcé.
C’est un choix politique fort, mais attention à ce que cela ne révèle pas un orgueil mal placé. Car derrière la symbolique, les chiffres racontent une histoire plus dure, et c’est la population qui en porte le poids le plus lourd.
Fin 2025, le Sénégal a changé sa méthode de calcul du PIB, le “rebasing”. Résultat : le PIB a été revalorisé de 13,5%, sans qu’un seul franc de richesse nouvelle n’ait été créé dans l’économie réelle. C’est un changement d’instrument de mesure, pas un changement de fond. Mécaniquement, le ratio dette/PIB en paraît amélioré, passant d’environ 119% à 110-115% selon les estimations. Mais le niveau de la dette due en francs CFA, elle, reste rigoureusement identique.
Sur la période 2026-2029, l’État prévoit environ 19 228 milliards de FCFA de recettes totales, pour 22 133 milliards de FCFA de dépenses. Même dans ce scénario officiel, le déficit résiduel de près de 2 905 milliards de FCFA devra être financé par de nouveaux emprunts. Le plan ne prévoit donc pas un désendettement, mais un ralentissement du rythme d’endettement.
Le vrai mur, c’est le remboursement de la dette déjà contractée : entre 2026 et 2028, le service de la dette totale représente environ 14 870 milliards de FCFA. Rapporté aux recettes prévues sur une période comparable, cela signifie qu’environ 70 à 77% de toutes les recettes de l’État seraient absorbées par le seul remboursement des créanciers. Ce qui laisse une marge résiduelle extrêmement étroite pour l’investissement public, écoles, santé, routes, électricité, le moteur même de la croissance future.
Quant aux recettes pétrolières et gazières, attendues à hauteur de 703 milliards de FCFA sur 2027-2029, elles représentent moins de 5% du mur de remboursement. Une aide réelle, mais loin d’être la solution miracle qu’on veut parfois y voir.
Les obligations d’État sénégalaises se négocient avec des décotes atteignant 49 à 50% de leur valeur nominale, un niveau typique d’une dette considérée en détresse. Les taux exigés pour prêter au pays sont passés d’environ 4% à plus de 12% en quelques années.
Restructurer, c’est partager l’ajustement avec les créanciers : décote sur le principal, allongement des maturités, baisse des taux. En refusant cette voie, le Sénégal choisit de faire porter tout l’effort par son propre budget, donc par sa population, via l’austérité, la fiscalité renforcée et la compression de l’investissement public. C’est un choix qui préserve l’image et la signature souveraine du pays, mais dont le coût social est bien réel, et souvent minimisé au moment où on décide.
Refuser la restructuration ne signifie toutefois pas refuser toute négociation avec les créanciers. Il existe une voie intermédiaire, le reprofilage, qui consiste à allonger les échéances de remboursement sans réduire le montant dû. Contrairement à la restructuration, les créanciers ne perdent rien sur le principal, mais ils encaissent plus tard que prévu, ce qui représente tout de même, une fois actualisé, une forme de partage discret du fardeau, sans le stigmate symbolique d’un défaut ou d’une décote. C’est probablement la voie la plus réaliste pour le gouvernement , qui explore déjà des opérations de gestion de dette comme le rachat anticipé de coupons sur ses euro-obligations début juin 2026.
Le refus officiel de restructurer n’exclut donc pas, en coulisses, des aménagements de calendrier avec certains créanciers bilatéraux ou institutionnels.
C’est vrai que les signaux les plus récents sont plus encourageants que le pessimisme ambiant des derniers mois. Une mission du FMI à Dakar en juin 2026 a salué une croissance du PIB de 6,7% en 2025, portée par la montée en puissance des hydrocarbures, et une réduction du déficit de 13,4% à 6,4% du PIB entre 2024 et 2025.
Le Fonds reconnaît les progrès et poursuit les discussions vers un nouveau programme, sans exiger, à ce stade, de restructuration formelle. Mais l’austérité seule ne suffit pas : le FMI pose une condition implicite claire, celle d’une trajectoire de dette réellement soutenable, appuyée sur une gestion transparente et une gouvernance budgétaire crédible, pas seulement un déficit qui se réduit d’année en année.
Le vrai enjeu reste la capacité de croissance, pas seulement la rigueur. Un ratio dette/PIB soutenable ne se résout pas uniquement par l’austérité ou par la restructuration, il se résout structurellement par la croissance. Si l’économie croît plus vite que la dette n’augmente, le ratio se stabilise tout seul.
Cependant la dynamique du pays reste fragile. Le FMI a récemment révisé à la baisse sa projection de croissance pour 2026, la ramenant à 2,2% contre 3,0% anticipés quelques mois plus tôt, bien en-deçà de la moyenne de l’Afrique subsaharienne (4,3%). La hausse des prix mondiaux du pétrole, liée aux tensions au Moyen-Orient, pourrait alourdir le coût des subventions énergétiques, qui pèsent déjà près de 4% du PIB.
Et sans accord formel avec le FMI, l’accès aux marchés internationaux reste pratiquement fermé, sauf à des taux prohibitifs, ce qui limite justement la capacité à financer les investissements dont dépend cette même croissance.
C’est là que se noue la tension la plus sérieuse.
L’austérité, en comprimant l’investissement public, peut freiner la croissance à court terme, alors que c’est justement cette croissance qui est censée rendre la dette soutenable à moyen terme. Un ajustement trop dur risque de casser la dynamique qu’il est censé protéger. Un ajustement trop mou ne convainc ni le FMI ni les marchés, et prolonge l’exclusion du financement à taux raisonnable. Le gouvernement doit tenir un équilibre étroit entre rigueur suffisante pour rassurer, et marge suffisante pour ne pas étouffer la croissance dont dépend toute sa stratégie.
Le pari sénégalais n’a rien d’absurde sur le papier : austérité crédible, accord avec le FMI, retour sur les marchés à des conditions normales, croissance tirée par le pétrole et le gaz, stabilisation progressive du ratio dette/PIB, sans toucher au stock de dette lui-même. Les signaux de la mi-2026 montrent que ce scénario n’est pas hors de portée. Mais chaque maillon de cette chaîne reste fragile, et dépend du précédent : pas d’accord FMI, pas d’accès aux marchés ; pas de croissance robuste, pas de dette soutenable. Le moindre choc, pétrole, taux mondiaux, nouvelle révélation d’audit, peut faire basculer une stratégie d’austérité maîtrisée vers un défaut désordonné, l’issue la plus coûteuse pour tous, à commencer par la population sénégalaise.
Le choix de la restructuration minimise un défaut de paiement à moyen terme. Le pari du refus de la restructuration fait porter l’essentiel du fardeau de l’ajustement au pays, sans écarter le risque d’un défaut à moyen terme. Mais si réussi, serait une belle prouesse de nos capacités endogènes. C’est la lisière entre le choix raisonné et le pari.
Souley Wade

