« Jub, Jubal, Jubanti » : le serment de Pastef à l’épreuve de la recomposition politique Par Alioune Aw, Keur Massar Nord.

De l’interview du 2 mai au meeting de Mbour du 9 mai 2026 : deux dates, un même questionnement

Le 24 mars 2024, Son Excellence Monsieur Bassirou Diomaye Faye remportait l’élection présidentielle dès le premier tour avec 54,28 % des suffrages, libéré de prison dix jours seulement avant le scrutin. Ce vote était un vote-sanction contre un système, une exigence de rupture radicale portée par des millions de Sénégalais excédés par des années de mauvaise gouvernance et de confiscation des libertés.

Le slogan « Jub, Jubal, Jubanti » — « être droit, redresser, faire redresser » — n’était pas un slogan de campagne ordinaire : c’était un contrat moral passé avec tout un peuple. Deux ans plus tard, ce serment — fondement idéologique et moral de Pastef — est sérieusement mis à l’épreuve d’une recomposition politique qui interroge sa cohérence.

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir sur les origines de la coalition Diomaye Président. Lorsque Pastef a été dissous en 2023, cette coalition a vu le jour comme une nécessité tactique, Monsieur le Président de la République ayant dû recourir aux récépissés de formations alliées pour valider sa candidature alors qu’il se trouvait en détention. Cette origine contrainte pouvait se comprendre.

Ce qui interroge davantage, c’est l’accueil progressif et assumé qui s’est produit ensuite : celui des cadres de Benno BokkYakaar — la coalition même que le peuple venait de rejeter massivement dans les urnes. Les faits sont documentés.

Le cas le plus symboliquement patent est celui de Madame Aminata Touré, ancienne Première ministre sous Monsieur MackySall, ancien Président de la République : non seulement elle a rejoint le camp présidentiel, mais Monsieur le Président de la République lui a confié la restructuration de sa propre coalition en novembre 2025. L’adhésion de 278 maires — pour l’essentiel issus de Benno BokkYakaar — lors de l’assemblée générale de mars 2025 achève d’illustrer l’ampleur du phénomène. La transhumance n’est plus une suspicion : c’est un fait institutionnalisé.

Ce qui rend cette évolution particulièrement interpellante, c’est que la transhumance était précisément l’une des cibles fondamentales du discours de rupture de Pastef. Monsieur le Premier Ministre Ousmane Sonko l’avait fermement dénoncée lorsqu’il était dans l’opposition. La question s’impose : la recherche d’une majorité confortable a-t-elle conduit à sacrifier des principes qui étaient au cœur du projet ? Il convient toutefois de souligner que cette dérive semble davantage portée par la dynamique de la coalition présidentielle que par Pastef lui-même, dont la ligne idéologique reste, pour l’heure, cohérente avec ses fondements.

C’est dans ce contexte que survient la grande interview du samedi 2 mai 2026, accordée depuis le Palais de la République à la RTS, Walf TV et TFM. Ce qui en ressort dépasse les questions économiques habituelles : c’est le tableau d’un Chef de l’État qui prend publiquement ses distances avec le parti qui l’a porté au pouvoir.

Sur Pastef, Monsieur le Président de la République avertit que la direction actuelle du parti pourrait conduire à sa perte, dénonçant une personnification excessive du projet autour de Monsieur le Premier Ministre. Sur leurs relations, il conditionne le maintien de Monsieur le Premier Ministre Ousmane Sonko à sa confiance personnelle — avertissement mesuré dans la forme, mais lourd de sens. Sur les fonds politiques, il en défend la pertinence au nom des nécessités de l’État, tranchant avec son discours initial sur la transparence.

Sur le Code électoral, il désavoue l’initiative de ses propres députés Pastef. Ce qui se dessine est d’une logique troublante : pour construire son autonomie vis-à-vis de Pastef, Monsieur le Président de la République s’appuie sur les acteurs de l’ancien monde politique — ceux-là mêmes que ce parti avait combattus. C’est précisément cette contradiction que le meeting de Mbour du 9 mai est venu confirmer.

Le meeting du 9 mai 2026 au stade Caroline Faye de Mbour, département natal de Monsieur le Président de la République, a été organisé comme une démonstration de force et d’ancrage populaire, à l’occasion du deuxième anniversaire de son accession au pouvoir. Sur le plan de la mobilisation, le rendez-vous a globalement tenu ses promesses : de fortes affluences ont été observées au stade durant plusieurs moments de la rencontre.

Toutefois, vers la fin de l’événement, certaines images ont montré une affluence moins dense dans quelques zones du stade, notamment lors de la diffusion du message vidéo de Monsieur le Président d’honneur de la coalition et de la prise de parole de Madame la Superviseure générale de la coalition. Une situation qui, sans remettre en cause la mobilisation globalement enregistrée, nourrit naturellement diverses interprétations sur la dynamique du meeting jusqu’à sa clôture.

Par ailleurs, la composition de l’estrade a retenu l’attention : aux côtés des responsables de la coalition, ont pris la parole un ancien homme fort de l’ancien régime, actuel Maire de la Commune de Mbour, ainsi qu’un ancien ministre et ancien député de l’ère Wade, illustrant la porosité croissante entre la coalition et les acteurs de l’ancien monde politique. Plusieurs orateurs ont également adressé des critiques voilées à Monsieur le Premier Ministre, Président de Pastef — des attaques en filigrane qui, sans constituer une rupture officielle et actée, traduisent une distanciation progressive et préoccupante au sein de la famille politique au pouvoir.

Face à ce constat, la tentation du cynisme résigné — « c’est la politique, ça a toujours été comme ça » — est stérile et dangereuse. La voie juste est celle de l’exigence citoyenne lucide : nommer les contradictions sans complaisance ni caricature, et exiger la cohérence entre les discours et les actes.

Car « Jub, Jubal, Jubanti » n’est pas en péril dans l’absolu. Il reste vivant dans la culture militante de Pastef, dans l’engagement de ses cadres et dans les attentes d’un peuple qui n’a pas renoncé à ses exigences de rupture. Mais pour que ce serment garde tout son sens, les actes — à tous les niveaux du pouvoir — doivent continuer d’en être l’expression fidèle. Ces mots ont été prononcés devant tout un peuple qui y a cru. Ce peuple n’a pas oublié. Et c’est précisément parce qu’il n’a pas oublié que la question de la cohérence entre ce serment fondateur et la recomposition politique en cours restera, jusqu’au bout de ce mandat, au cœur du débat démocratique sénégalais.

Alioune Aw,

Keur Massar Nord.

E-mail : badou60@gmail.com

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