Chronique de l’improviste : Pain, politique et quignons perdus Par Henriette Niang Kandé

Depuis quelques jours, les boulangers jurent, la main sur le pétrin et l’œil humide tourné vers une pâte mal levée, qu’ils ne peuvent plus vendre la baguette à 150 francs CFA. À les entendre, continuer à ce prix reviendrait à demander à un meunier de faire pousser du blé dans le sable de Lompoul.

Au Sénégal, il existe des sujets capables de faire tomber un gouvernement plus vite qu’un discours mal traduit. Le pain en fait partie. Le pain ! Cette baguette, longue comme une promesse électorale et légère comme une conviction de campagne, a toujours été une affaire d’État.

Ici, le pain n’est pas un simple aliment. Non. Le pain est une institution nationale, un ministère informel, un patrimoine digestif. On peut supporter des coupures d’eau, des délestages, des embouteillages, des débats politiques interminables sur la souveraineté, les politiciens qui ne réussissent qu’à faire lever autre chose que des tensions sociales, mais toucher au pain revient à marcher en talons aiguille sur la conscience populaire.

Les Fall, quand il est question de pain, organisent une opération de pétrissage national. Chez eux, une simple baguette est traitée avec le respect dû à un chef religieux descendant du four sacré. Le Fall sent le pain avant même qu’il ne soit cuit. Il possède un odorat capable de détecter une miche chaude à trois quartiers de distance. Quand il entre dans une boulangerie, le boulanger cesse de compter les baguettes et commence à calculer les pertes. Les Niang disent d’ailleurs qu’un Fall affamé regarde une table sur laquelle est posé une miche comme un meunier regarde un champ de blé, c’est-à-dire avec émotion, ambition et parfois préméditation. Et lorsque vient le dernier quignon, le Fall oublie soudainement toute parenté à plaisanterie, la fraternité et l’amitié, s’arrêtant, chez lui, toujours à la frontière de la croûte finale.

Les Diagne, eux, ont une relation presque spirituelle avec la mie. Chez eux, le pain ne se mange pas, il se médite lentement, avant de s’évanouir dans le secret d’un palais buccal gourmand. Un Diagne capable de partager équitablement une baguette est un homme immédiatement proposé pour le Prix Nobel de la patience. Il tartine le beurre avec concentration et découpe les tranches avec la précision d’un chirurgien esthétique. Les Niang racontent que dès qu’une porte de four est ouverte, le Diagne apparaît mystérieusement, comme attiré par une levure mystique. Même le boulanger du quartier sait qu’en voyant arriver trois Diagne ensemble, il vaut mieux remettre rapidement une fournée au feu. Chez les Diagne, la crise du pain peut prendre une tournure philosophique. Ce n’est pas rare qu’un Niang l’entende marmonner dans sa barbe : « Quand la farine augmente, c’est toute la République qui entre dans le pétrin ». Ils n’ont cependant pas totalement tort. Parce qu’au Sénégal, le pétrin n’est pas seulement l’ustensile du boulanger. Il est le mobilier officiel de la gouvernance.

Quant aux Gaye, leur appétit relève du phénomène climatique. Un Gaye devant un repas chaud ressemble à une pâte à pain qui lève. Comme elle, il prend soudainement de l’ampleur et de l’assurance.

Les Gaye parlent de pain avec le sérieux de techniciens céréaliers et d’inspecteurs. Chez eux, la croûte doit croustiller, la mie respirer et le sandwich avoir l’épaisseur d’un programme économique. D’après eux, autrefois, même le bout de la baguette avait une dignité républicaine.

Les Niang sont convaincus qu’un Gaye peut entendre le craquement d’une baguette fraîche à des kilomètres et changer aussitôt d’itinéraire par instinct alimentaire. Et quand un Gaye affirme qu’il « grignotera juste un morceau », les boulangers ferment déjà les portes, conscients qu’une simple dégustation, peut provoquer une pénurie de farine dans tout le quartier.

Les Mbengue, eux, considèrent la nourriture comme une affaire diplomatique de très haute importance. Chez eux, un repas commence toujours par un discours, se poursuit par une inspection minutieuse de la marmite et s’achève généralement par la disparition mystérieuse du pain avant même l’arrivée de la sauce.

Un Mbengue devant une baguette chaude développe une concentration que même les économistes lui envieraient. Ils cassent la croûte avec une élégance de notaire, tout en surveillant discrètement la vitesse à laquelle les autres convives mâchent leur part. Les Niang racontent qu’un Mbengue peut transformer une simple visite de courtoisie en opération de ravitaillement. Et quand il affirme : « Je ne fais que goûter », la maitresse de maison sait déjà qu’elle doit envoyer, fissa, un des enfants à la boulangerie, pour en racheter.

Les Ndoye, quant à eux, mangent avec une méthode, quelques fois inquiétante. Un Ndoye ne s’assoit jamais devant un repas sans avoir déjà évalué le volume de la mie, la densité de la croûte et le potentiel de remplissage du sandwich.

Chez eux, la baguette est étudiée sérieusement, profondément et sans possibilité de recours. Les Niang disent qu’un Ndoye affamé a cette capacité rare de reconnaître le bruit exact de la feuille de papier qui enveloppe le pain et qu’on ouvre discrètement dans une maison voisine. Et lorsqu’un Ndoye annonce qu’il « n’a pas très faim aujourd’hui », les familles prudentes mettent immédiatement les quignons sous surveillance rapprochée.

Les Mbodj entretiennent avec le pain une relation si profonde qu’on les soupçonne parfois d’avoir signé un pacte secret avec les boulangers. Chez eux, la fabrication d’une baguette relève du cérémonial familial. Ici, on respecte la farine, on salue la levure et on observe la cuisson avec le sérieux d’un conseil des ministres. Un Mbodj peut rester debout devant un four simplement pour admirer « la belle montée de la pâte », comme un agriculteur contemplant une récolte historique.

À table, ils attaquent la miche avec méthode. D’abord la croûte croustillante, ensuite la mie encore chaude, puis le quignon final qu’ils défendent comme un héritage foncier. Les Niang racontent d’ailleurs qu’un Mbodj capable de laisser refroidir du pain frais sans y toucher mérite immédiatement une décoration nationale pour maîtrise de soi exceptionnelle. Et quand un Mbodj murmure : « Le pain est juste pour accompagner », tout le monde comprend que le véritable plat principal, ce soir-là, c’est précisément la baguette.

Et les politiciens ? Eux qui vivent de croutes protocolaires et nous expliquent la mie nationale, pétrissent les mots comme des boulangers maladroits. L’opposition est capable d’accuser le pouvoir d’avoir transformé la baguette en produit de luxe. Le pouvoir, lui, de rétorquer que l’opposition avait déjà brûlé la miche avant de quitter les lieux. Chacun enfourne ses arguments dans un four médiatique surchauffé, tandis que le peuple regarde sa monnaie fondre comme beurre sur pain chaud.

La farine, chez les politiciens est une véritable doctrine de gouvernement. Il y a ceux qui enfarinent l’opinion avec un talent de boulanger, saupoudrant leurs discours de promesses si blanches qu’on en oublierait presque qu’elles sortent du même moulin depuis soixante ans. À chaque sortie, les voilà qui roulent les citoyens dans la farine avec une délicatesse artisanale, promettant ici une route, là un hôpital, plus loin des emplois « déjà validés », comme si la République entière était une immense boulangerie de slogans.

Les plus habiles savent même mettre de la farine dans les yeux de leurs adversaires, leur jetant des chiffres, des audits et des commissions d’enquête comme un mitron nerveux jetterait de la poudre sur un plan de travail. Et quand un scandale éclate, miracle ! Ils deviennent tous subitement blanc comme… farine. Certains parlent avec une grande souplesse, pétrissant les faits, étirant les vérités, gonflant les bilans et cuisant les statistiques à feu électoral doux.

D’eux, les Diagne disent souvent que, dans ce pays, il existe des hommes politiques capables de transformer un simple quignon budgétaire en pain de propagande nationale. Les Fall, eux, soutiennent qu’un vrai politicien sénégalais reconnaissable à son costume amidonné est celui qui peut regarder une boulangerie vide et expliquer au peuple que la farine de l’espoir est déjà en route.

Quant aux Gaye, plus cruels encore, ils affirment que certains leaders ne gouvernent plus. Ils tamisent la réalité. Au final, dans cette grande boulangerie républicaine, le citoyen découvre souvent trop tard qu’entre la farine des discours et la mie du quotidien, il y a parfois toute la distance qui sépare la promesse du lendemain de la vérité du matin, quand on va acheter son pain, en attendant qu’un autre affirme que la mie est un indicateur avancé de croissance économique.

Mais le Sénégalais ordinaire, lui, a déjà compris l’essentiel. Quand le pain maigrit, les colères grossissent. La baguette est le thermomètre de la stabilité sociale.

Les Niang disent d’ailleurs que beaucoup de dirigeants ressemblent à des pains mal cuits. Dorés à l’extérieur, creux à l’intérieur. Et les Diagne de renchérir que certains sont comme des croûtes : durs, secs et impossibles à avaler.

Le drame est que personne ne veut réellement regarder la pâte en face. Car derrière cette histoire de 150 francs se cache une vérité nationale. Nous sommes devenus dépendants d’un pain qui ne « pousse » même pas chez nous. Nous importons le blé, les débats, les solutions, parfois même les indignations. Le Sénégal rêve de souveraineté alimentaire tout en surveillant les bateaux céréaliers comme des pèlerins attendant un miracle maritime.

Les boulangers, eux, répètent qu’ils étouffent. Peut-être disent-ils vrai. Entre le coût du gaz, de la farine, du sucre, du transport et des charges, ils assurent que la baguette à 150 francs relève désormais du miracle eucharistique. Certains prétendent même qu’à ce tarif, ils vendent plus de vapeur que de pain.

Mais le consommateur sénégalais reste méfiant. Il connaît ses commerçants. Il sait que chez nous, dès qu’un produit augmente, il ne redescend jamais. Les prix dans ce pays ont cette spiritualité particulière de monter au ciel et puis refuser ensuite toute résurrection.

Alors chacun défend sa miche. Les boulangers parlent de survie économique. Les ménages parlent de survie tout court. Les politiciens parlent beaucoup. Et les économistes, parlent en graphiques que personne ne comprend, sauf peut-être quelques Gaye insomniaques et un Fall perdu dans une émission nocturne.

Pendant ce temps, la baguette continue son étrange carrière nationale. Elle est trop petite pour rassasier une famille, trop grande pour être ignorée politiquement.

Les Niang, eux, observent tout cela avec une sérénité mystique. Dans leur grande sagesse diététique, ils vivent du « nom de Dieu » et regardent les autres engloutir pains, et sandwichs avec une compassion de nutritionniste. Parce qu’un Niang passe toujours devant une boulangerie fumante sans broncher, simplement en murmurant : « L’estomac est mortel, mais la dignité devant une baguette de pain est éternelle ».

Henriette Niang Kandé

Mamadou Nancy Fall
Up Next

Related Posts