CEDEAO : Conséquences des décisions du Sommet de Freetown Par Paul Ejime

À l’issue du Sommet de mi-année qui vient de se tenir à Freetown, en Sierra Leone, la CEDEAO a peut-être imposé au Sénégal et à ses dirigeants des responsabilités excessives, avec des conséquences importantes compte tenu des défis politiques et économiques que connaît actuellement le pays.

 

Lors de leur 69e Sommet ordinaire, les dirigeants régionaux ont nommé le général Birame Diop (à la retraite), ancien ministre des Armées du Sénégal et ancien conseiller militaire pour les opérations de maintien de la paix des Nations Unies, à la présidence de la Commission de la CEDEAO pour le mandat 2026-2030.

Le président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye, a quant à lui été élu président de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO pour un mandat d’un an. La Commission coordonne les activités administratives des institutions régionales et des agences spécialisées de cette organisation vieille de 51 ans, tandis que son président définit les orientations politiques.

 

Diop succède au Dr Omar Alieu Touray, président de la Gambie, dont le mandat de quatre ans a été marqué par de nombreux défis en matière de leadership et de gouvernance. L’organisation a également vu le retrait, en janvier 2005, de trois États membres – le Mali, le Burkina Faso et le Niger – qui formaient l’Alliance des États du Sahel (AES). Ces trois pays sont dirigés par des juntes militaires, et la Guinée-Bissau, quatrième État membre sous une dictature militaire, est suspendue, ce qui réduit le nombre d’États membres actifs de la CEDEAO à 11 sur 15.

 

Comme si les responsabilités qui pèsent sur le Sénégal ne suffisaient pas, le Sommet de Freetown l’a également désigné comme « facilitateur » afin de « soutenir les efforts de dialogue en vue d’une transition inclusive et harmonieuse vers un ordre constitutionnel » en Guinée-Bissau.

 

Dans cette ancienne colonie portugaise, tristement célèbre pour son instabilité politique, l’ancien président Umaro Sissoco Embaló a orchestré un coup d’État en novembre 2025 pour éviter une défaite électorale et contrôle à distance le régime de la junte composé de ses alliés.

 

Faye succède au président sierra-léonais Julius Maada Bio à la présidence de la CEDEAO. Tout porte à croire que Bio soutenait Embaló et souhaitait un nouveau mandat, mais son bilan, ainsi que celui de la Commission sous la direction de Touray, ont soulevé de nombreuses questions de leadership restées sans réponse.

 

Nombreux étaient ceux qui s’attendaient à ce que la CEDEAO insiste sur la publication des résultats des élections du 23 novembre 2025, prêts à être annoncés avant le coup d’État d’Embaló du 26 novembre. Or, le Sommet de Freetown « prend note des efforts déployés en Guinée-Bissau pour mener à bien la transition politique du pays par un référendum constitutionnel prévu le 30 août 2026 et la tenue d’élections générales programmées pour le 6 décembre 2026. »

 

L’Autorité poursuit en déclarant : « Elle appelle les autorités de transition à garantir le strict respect des droits humains, des libertés fondamentales et des garanties judiciaires pour tous les citoyens de Guinée-Bissau, y compris ceux poursuivis ou accusés en lien avec des événements survenus sous le régime précédent. Elle les exhorte également à libérer sans condition toutes les personnalités politiques encore détenues, notamment le chef de l’opposition PAIGC, en signe de bonne volonté afin de créer un climat plus favorable à un dialogue inclusif, de rassurer l’opposition et de renforcer la crédibilité du processus de transition.»

 

Ceci malgré les protestations des partis d’opposition bissau-guinéens, qui ont dénoncé auprès de la CEDEAO le caractère illusoire du programme de transition de la junte. Ils ont également rappelé aux dirigeants de la CEDEAO leur décision prise lors du Sommet d’Abuja le 14 décembre 2025, appelant à une transition dirigée par des civils « avec un président civil et un Premier ministre civil (à la tête) d’un gouvernement inclusif qui reflète le spectre politique de la société guinéenne, (et) responsable de la mise en œuvre des réformes structurelles nécessaires (pour) organiser des élections libres, équitables et transparentes à une nouvelle date à définir par consensus ».

En nommant le Sénégal médiateur en chef de la crise de Guinée-Bissau, les dirigeants de la CEDEAO s’exposent à être accusés de prendre parti pour la junte bissau-guinéenne. Faye n’a jamais caché son soutien à Embaló. Après le coup d’État de novembre 2025, le dirigeant sénégalais a dépêché un avion à Bissau pour évacuer Embaló, qui n’a quitté le Sénégal que dans la précipitation, sous la pression de l’opposition du Premier ministre de l’époque, Ousmane Sonko, ancien allié devenu adversaire politique de Faye.

 

Il est donc peu probable que Faye parvienne à résoudre la crise de Guinée-Bissau, compte tenu de son parti pris supposé et, par extension, de celui de la CEDEAO. Outre le conflit politique interne qui l’oppose à Sonko, cette nouvelle mission régionale ne peut que compliquer son rôle de président de la CEDEAO, avec des répercussions sur les élections et la gouvernance politique futures, non seulement en Guinée-Bissau et au Sénégal, mais dans toute la région de la CEDEAO.

 

La CEDEAO dispose d’une Mission d’appui à la stabilisation en Guinée-Bissau (ESSMGB) qui, à l’instar d’une mission similaire en Gambie, fonctionne davantage comme une garde du palais chargée de la protection du régime, en raison de ses mandats contestables, que la Commission s’efforce de réexaminer. La CEDEAO doit plus de 120 millions de dollars américains aux pays contributeurs de troupes à ces missions, et ce montant ne cesse d’augmenter.

 

Les analystes s’attendaient à une déclaration ferme de la CEDEAO à Freetown, interdisant à Embaló et aux responsables de la junte militaire de participer aux futures élections en Guinée-Bissau, conformément au Protocole additionnel régional de 2001 sur la démocratie et la bonne gouvernance. Mais, n’ayant pas appliqué ses propres règles en Guinée, où un putschiste a organisé des élections et les a remportées, la CEDEAO se trouve dans une situation délicate.

 

« L’Autorité de la CEDEAO félicite S.E. Mamadi Doumbouya pour son élection à la présidence de la République de Guinée », indique le communiqué du Sommet de Freetown.

 

Le Togo et le Bénin figurent parmi les États membres qui ont violé le Protocole de 2001 en organisant des élections contestables ces dernières années, en toute impunité.

 

Parallèlement, le Sommet de Freetown a approuvé la nomination de nouveaux commissaires pour remplacer la Commission dirigée par M. Touray et la direction des autres institutions communautaires à compter du 1er septembre 2026.

 

Les nouveaux commissaires sont : Affaires politiques, paix et sécurité : Mme Francess Piagie Alghali (Sierra Leone) ; Affaires économiques et agriculture : M. Dehpue Yenpea Zuo (Libéria) ; Services intérieurs : Mme Kalilou Sylla (Côte d’Ivoire) ; Infrastructures, énergie et numérisation : M. Amin Amidu Suleiman (Ghana) ; et Développement humain et affaires sociales : M. Nassirou Bako-Arifari (Bénin). Le Nigéria a bénéficié d’un délai supplémentaire pour désigner un candidat au poste de vice-président de la Commission.

 

Le directeur général de l’Organisation ouest-africaine de la santé (OOAS) est le Dr Palokinam T. Pitche (Togo) ; le directeur général du Groupe d’action intergouvernemental contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA) est M. Mam Cherno Jallow (Gambie) ; et la vérificatrice générale des institutions de la CEDEAO est Mme Carla Maria Borges Bettencourt (Cap-Vert).

 

L’Autorité a également nommé cinq nouveaux juges à la Cour de justice de la CEDEAO, originaires du Nigéria, du Togo, du Bénin, du Libéria et de la Gambie, pour la période 2026-2030, afin de remplacer ceux dont le mandat est arrivé à échéance.

 

Une décision économique majeure du Sommet de Freetown est l’engagement ferme des dirigeants régionaux à lancer l’ECO (monnaie régionale) en 2027, instrument clé pour approfondir l’intégration économique régionale et promouvoir une croissance durable, inclusive et résiliente au sein de la Communauté.

 

Ce programme a été retardé pendant plus de dix ans. Selon le communiqué final, « le lancement de l’ECO débutera avec les pays qui satisfont aux critères de convergence établis et sont prêts à y participer. Parallèlement, un soutien approprié sera apporté aux pays qui ne sont pas encore prêts, afin de faciliter leur adhésion ultérieure à la monnaie unique.»

 

Les dirigeants de la CEDEAO ont également adopté la Déclaration d’engagement relative au Pacte sur l’avenir de l’intégration régionale, « renforçant ainsi leur détermination collective à consolider l’unité régionale, à garantir une paix durable et à accélérer le développement partagé et durable au sein de la CEDEAO et de la Communauté ouest-africaine.»

 

L’Autorité s’est également félicitée de la signature de l’Accord intergouvernemental relatif au gazoduc Afrique-Atlantique (AAGP), réaffirmant son soutien au projet auquel participent des pays de la CEDEAO, notamment le Nigéria et le Maroc.

 

L’Autorité a exprimé sa « profonde préoccupation face à la détérioration continue de la situation sécuritaire dans toute la région, en particulier au Sahel et dans le bassin du lac Tchad, caractérisée par des attaques, des enlèvements et des opérations de déstabilisation menées par des groupes armés terroristes, des insurgés et des bandits contre les populations et les forces de sécurité, entraînant des pertes en vies humaines, des destructions matérielles et des déplacements massifs de population ». Elle a exhorté les États membres à régler leurs arriérés de contribution communautaire et à « s’engager à fournir les capacités nécessaires » à l’activation de la Force régionale de lutte contre le terrorisme.

 

Les mandats de l’Ambassadeur Baba Kamara, Envoyé spécial de la CEDEAO pour la lutte contre le terrorisme, et du Négociateur en chef auprès des pays de l’AES, le Dr Lansana Kouyaté, ont été renouvelés pour une durée de trois ans, et jusqu’en décembre 2026, respectivement.

 

L’Autorité a remercié la Chine pour la construction et le don du nouveau siège de la CEDEAO à Abuja.

 

Il convient de souligner les performances de la CEDEAO, la plus performante des huit Communautés économiques régionales (CER) africaines. Néanmoins, la réalisation de la plupart des objectifs du Sommet de Freetown dépendra largement de la qualité du leadership au sein de la Commission, des institutions communautaires et au niveau national.

 

Il reste à voir ce que Faye, en tant que président de l’Autorité de la CEDEAO, et le général Diop, son compatriote du pays des Lions de la Teranga, en tant que président de la Commission, apporteront pour enrayer la dangereuse dégradation du leadership et de la réputation de cette organisation régionale basée à Abuja.

 

Le Nigéria doit prendre ses responsabilités et mener cette mission de sauvetage avant qu’il ne soit trop tard.

 

*Paul Ejime est un analyste et consultant en affaires internationales, spécialisé dans la communication pour la paix, la sécurité et la gouvernance.*

Momar Diack SECK
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