Par Cheikhou Oumar Sy et Théodore Chérif Monteil, anciens députés :
Le Sénégal s’apprête peut-être à revivre un scénario bien connu : une Assemblée dissoute, une nouvelle élue dans la foulée, et rien, au fond, qui change. La crise ouverte entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko a ramené l’hypothèse d’une dissolution au centre du débat. Mais une dissolution n’est pas une solution. C’est un aveu.
L’aveu qu’un système à bout de souffle ne peut plus produire de compromis politique par lui-même.
La vraie question n’est donc pas de savoir qui gouvernera après la prochaine Assemblée. Elle est de savoir si nous allons, une fois de plus, rejouer la même pièce avec les mêmes règles, ou si nous aurons enfin le courage de changer de scène.
Un Parlement sous tutelle
Il faut le dire sans détour : le député sénégalais n’appartient plus vraiment à ses électeurs. Il appartient à sa liste, et donc à l’appareil qui la contrôle. Sa réélection ne dépend pas de ce qu’il fait pour son territoire, mais de sa loyauté à un état-major. Résultat : un Parlement peuplé d’élus prudents, calibrés pour ne jamais déplaire à leur direction, plutôt que d’élus redoutés pour leur indépendance.
Ce n’est pas un dysfonctionnement marginal. C’est la panne centrale de notre démocratie représentative. Un système qui récompense l’obéissance et sanctionne le courage ne peut produire que des parlements dociles, jamais des contre-pouvoirs.
Or la Constitution est claire : le député représente la Nation, pas un parti. Le moment est venu de le lui redonner.
Le département, nouveau centre de gravité du pouvoir
Nous proposons une rupture simple mais radicale : faire du département le socle de l’élection des députés. Un député qui doit son siège à ses électeurs, et non à sa place sur une liste nationale, rend des comptes différemment. Il devient joignable, contrôlable, remplaçable par les urnes plutôt que par un secrétariat général de parti.
C’est un déplacement de pouvoir : des états-majors partisans vers les citoyens. Et c’est précisément pour cela que cette réforme sera combattue par tous ceux qui tirent aujourd’hui leur pouvoir du système des listes.
En finir avec une distorsion qui n’a plus de justification
Le « Raw Gàddu », cette prime majoritaire censée garantir la stabilité gouvernementale, est devenu un instrument de surreprésentation. Une liste arrivée en tête peut aujourd’hui capter un pouvoir législatif sans commune mesure avec son score réel, pendant que des centaines de milliers de voix sont mécaniquement écrasées.
Ce n’est plus de la stabilité. C’est une confiscation de la représentation
nationale au bénéfice du vainqueur du jour, quel qu’il soit. Et c’est bien là l’enjeu politique majeur : ce mécanisme profite alternativement à chaque camp qui accède au pouvoir, ce qui explique pourquoi aucun n’a jamais eu intérêt à le démanteler.
Il est temps de sortir de cette logique de rente électorale, quel que soit le parti qui en bénéficie aujourd’hui.
Une proportionnelle pour que chaque voix pèse le même poids
Nous demandons un système où la répartition des sièges reflète fidèlement le vote des citoyens. Ses effets seraient immédiats :
Un Parlement qui ressemble enfin au pays, dans sa diversité politique réelle ;
Une place pour les formations émergentes, aujourd’hui condamnées à l’invisibilité ;
Des territoires mieux représentés dans leur pluralité ;
Un hémicycle construit sur la négociation entre forces politiques, plutôt que sur l’écrasement mécanique des minorités par la majorité du jour.
Ce n’est pas affaiblir le pouvoir exécutif. C’est renforcer la légitimité de tout gouvernement qui saura, demain, construire de véritables majorités de projet plutôt que de bénéficier d’un cadeau arithmétique.
Un député libre ou un Parlement inutile
Un Parlement qui n’ose pas interroger le Gouvernement, qui n’amende pas les textes, qui vote par réflexe plutôt que par conviction, n’est plus un pouvoir : c’est un décor institutionnel. La liberté de vote des députés n’est pas un supplément d’âme démocratique. C’est la condition même de l’existence d’un contre-pouvoir parlementaire.
Un contrat entre toutes les forces vives, pas un arrangement de circonstance
Cette réforme ne peut pas être écrite par un camp pour affaiblir un autre, sous peine d’être défaite, elle aussi, au prochain changement de majorité. Elle doit être bâtie pour durer cinquante ans, et pour cela, elle doit engager tout le monde autour de la table : partis politiques, universitaires, société civile, anciens présidents de l’Assemblée, anciens députés, autorités électorales indépendantes.
Le Sénégal a les compétences pour bâtir ce système. Il lui manque, pour l’instant, la volonté politique de le faire, et c’est précisément cette volonté que nous appelons de nos vœux aujourd’hui.
Transformer la crise en fondation
Une dissolution qui ne change pas les règles du jeu ne fait que reporter la même crise à plus tard, sous une autre forme. Le vrai courage politique, aujourd’hui, n’est pas de gérer la crise : c’est de la saisir pour refonder la représentation nationale.
Une Assemblée où chaque député devra son mandat à ses électeurs, et non à un parti. Une Assemblée où chaque voix comptera à égalité. Une Assemblée qui ressemblera enfin au Sénégal réel, dans toute sa diversité.
C’est à cette seule condition que la prochaine législature ne sera pas une simple redistribution des sièges, mais le véritable point de départ d’une nouvelle République parlementaire.

