Genève ou la ‘’prison dorée’’ de certains étudiants sénégalais : Quand des intellectuels parlent de leurs désillusion et frustrations (Suite et fin)

En Suisse, entre autres problèmes, les étudiants sénégalais bravent au quotidien ceux liés à leur logement, au financement de leurs études ou encore parcourent des kilomètres pour renouveler leurs passeports. Un vécu parsemé de désillusions et de frustrations à Genève que certains de ces apprenants n’hésitent pas à qualifier de … ‘’ prison dorée ‘’.

A la découverte d’un appartement ‘’thérapeutique’’

S’il y a un espace où, on peut trouver beaucoup de sénégalais des étudiants en particulier, c’est bien à l’immeuble situé au quartier Mont Brillant. Ressemblant au pavillon N de l’Université Cheikh Anta Diop, cet immeuble géré par une coopérative d’étudiants suisses dénommée La Cigüe, est mis à la disposition des étudiants à bas prix. L’appartement qu’occupent les étudiants sénégalais depuis plus de 20 ans est presque devenu ‘’ une propriété privée ‘’ pour eux. Ils se débrouillent toujours pour l’avoir ou le garder.

L’immeuble est sous la responsabilité d’une coopérative d’étudiants qui s’appelle la ‘’Ciguë’’… Elle facilite aux étudiants l’accès au logement dans Genève… L’appartement qui nous intéresse est, depuis une vingtaine d’années au moins, occupé que par des sénégalais… C’est le lieu de socialisation par excellence pour nos compatriotes vivant à Genève… On s’y retrouve pour boire du thé, souvent manger ensemble, pour regarder des matchs de foot de l’équipe nationale ou les combats de lutte, etc. Il accueille aussi souvent, temporairement, des personnes de passage.

Abdoul Aziz Fall 33 ans, marié père d’une fille, vice-président de l’Association des sénégalais de Genève confie :

« Je suis en Suisse depuis cinq ans à l’Université de Genève. Je suis en dernière année de master. Je suis comme filière les sciences de l’éducation. J’étais à l’université Cheikh Anta Diop. J’étais en Sociologie. Après l’obtention de ma licence je suis allé à Eticca où j’ai obtenu une maitrise en Marketing. Quand je suis arrivé à Genève, je voulais poursuivre la Sociologie, mais j’ai vu que les Sciences de l’Education avaient plus de perspectives d’avenir.

« Ce n’est pas évident d’attendre quelque chose de l’Etat sénégalais »

Les études coûtent extrêmement cher. Genève est la troisième ville la plus cher au monde. Certes le coût de l’Université en tant que tel n’est pas cher, mais le coup de la vie est hyper élevé. A l’Université il y a possibilité d’être exonéré de certains frais et avoir des allocations. Mais il faut savoir qu’il y a beaucoup de restrictions  du côté de la loi que quand on débarque en tant qu’étudiant étranger, on n’a pas le droit pendant les six premiers mois de travailler. Et quand ce droit est acquis, l’étudiant a droit à 15h par semaine. Sachant que le coup du logement social est à 400francs suisses, alors quand on travaille 15h par semaine on gagne maximum 1500 francs suisses. Avec cet argent vous devez payer votre loyer, le transport, l’assurance, la nourriture qui coûte très cher, donc ce n’est pas du tout évident ».

« Il faut au moins 2000 francs suisse soit 1 millions et quelques F Cfa par mois pour un étudiant pour vivre décemment en Suisse. Et pour une année d’études il faut au moins 20.000 francs suisse soit 11 millions F Cfa.

Je ne bénéficie pas d’une bourse étatique. Je suis venu avec mes propres moyens. Et c’est le cas pour la plupart de mes camarades. Nous nous débrouillons car nous savons comment les choses se passent et que ce n’est pas évident d’attendre quelque chose de l’Etat sénégalais. Et c’est moi qui me prends charge ».

On est dans un logement social acquis par nos ainés. On se débrouille pour qu’il reste le fief des étudiants sénégalais. C’est notre refuge. On s’y retrouve pour nous entraider entre étudiants.

L’Association a été relancée pour renforcer nos liens afin de mieux préparer la venue d’autres étudiants sénégalais. Toutes les factures sont à notre charge, mais il y a une cohésion telle que nous arrivons à nous en sortir. Et pour l’acquérir, il faut être étudiant et avoir des revenues d’au moins 2700 francs suisse par moi pour pouvoir bénéficier de ces logements.

Relancée il y a quelques temps, l’Association existe depuis 2003.

En 2008 il y a eu un break, le bureau n’a pas été renouvelé, mais nous avons relancé récemment l’Association, pour avoir plus de visibilité. Et puisque nous sommes dans un canton des opportunités, où il y a beaucoup d’Ong capable de nous appuyer financièrement, alors nous essayons de revoir notre politique pour que la communauté sénégalaise puisse s’y identifier. Nous organisons des évènements, des collectes de fonds en collaborations avec des personnes ressources assez influentes.

Le souci majeur à Genève, c’est le logement.

On peut être à Genève, être riche et ne pas avoir de logement. Parfois, le manque d’information et la crise qui sévit en Europe. Les européens privilégient leurs populations quand il s’agit de donner du travail.

L’autre souci que nous rencontrons c’est avec le renouvellement de nos passeports. Nous sommes obligés d’aller jusqu’à Paris pour cela et ce n’est pas évident. Nous avons formulé cette doléance et nous l’avons soumis à l’ambassadeur Bassirou Sène qui avait promis de faire de son mieux pour satisfaire notre demande. Sauf que nous avons appris qu’il a été affecté et qu’il doit partir. Maintenant on ne sait pas si son successeur pendra en compte cette doléance qui nous tient à cœur.

Les suisses sont très rigoureux par rapport au temps, au travail.

Pour le volet pédagogique nous sommes bien lotis. Les suisses sont exemplaires en matière de travail. Les gens ont tendance à faire l’amalgame entre la France et la Suisse.

L’immeuble appartient à une coopérative La Cigüe qui permet aux étudiants qui arrivent d’avoir des logements à bas prix. Donc, on ne peut pas prétendre au luxe.

La Suisse  a une politique qui fait qu’on doit payer l’assurance chaque mois quand on est étudiant. Quand on a moins de 30 ans, on paye 80 francs suisse soit 44.000 F Cfa, mais quand on a plus de 30 ans on paye entre 100 et 120 francs suisse. La Suisse n’a pas un système social public.

Pour venir en Suisse il faut bien se préparer financièrement.

Même si nous avons des soucis, nous nous débrouillons car ce serait mal vu de demander de l’aide aux parents qui sont au Sénégal.

Je ne projette pas de m’insérer professionnellement en Suisse. Si j’avais trouvé du boulot au Sénégal après mon master en Marketing, je ne serai jamais venu en Suisse. Tout sénégalais veut rentrer chez lui parce que nous n’avons que le Sénégal, c’est notre pays. Si l’environnement est assaini, je serai le premier à prendre mes affaires et retourner au Sénégal après l’obtention de mon diplôme.

Le mythe Suisse

La première semaine que tu débarques, se sont les factures qui vous souhaitent la bienvenue alors que tu n’as encore aucune ressource financière. C’est un pays où on passe toute sa vie à payer des factures.

Si c’était à refaire, je ne viendrais en Suisse.

Le mythe du blanc s’est déconstruit. Le simple fait d’avoir un nom musulman et noir de surcroit, tu n’as aucune chance de t’en sortir. C’est une prison dorée. La Suisse ne te donne aucun moyen pour travailler.

Des gens n’arrivent toujours pas à trouver de boulot au bout de sept ans malgré leur qualification. Si vous êtes noir et que vous avez un passeport suisse, on vous demandera toujours votre nationalité d’origine.

Le monde n’a pas changé, nous sommes noirs, ils sont blancs et cela ne changera jamais. Les noirs qui peuvent s’en sortir doivent exceller dans leur secteur d’activité sinon en être le meilleur pour espérer gagner une quelconque considération en Suisse.

Alors pour mes frères qui sont au Sénégal, je ne leur dirai pas de ne pas venir, mais il faut qu’ils soient bien armés et bien préparés sur tous les plans. C’est vrai que ce que je vis peut ne pas être valable pour un autre. Mais je sais juste qu’il faut bien se préparer.

Pour avoir une copine suisse, c’est un parcours du combattant. C’est parce qu’elles ont des idées préconçues de nous autres noirs qu’on leur a inculqué. Et je m’avance plus et je me rends compte que ceux qui m’avaient devancé ici ne nous racontaient pas ce qu’ils traversaient véritablement.

Cet appartement  est comme le divan du thérapeute pour eux. Un livre devrait d’ailleurs être écrit pour raconter l’histoire de cet immeuble qui a accueilli certaines autorités comme

Les étudiants que j’ai rencontrés ici sont très pieux. Avec le peu qu’ils gagnent, ils pensent d’abord envoyer au Sénégal pour venir en aide à leur famille. Cependant, des brebis égarés existent ici comme partout ailleurs.

Nous ambitionnons d’investir au Sénégal à long terme ».

Mme Fatimatou Mboup, une femme parmi les rares exceptions ?

Je m’appelle Fatimatou Mboup et je suis étudiante dans une école d’ingénieurs en télécommunications.

Ma situation est un peu particulière car je vis avec mes parents. Donc je ne galère pas trop.

Je pense que c’est un peu pareil dans tous les pays, pour trouver un bon job, il faut peut être avoir un « bras long » comme on dit souvent. En ce qui me concerne, j’ai certes cherché pendant des semaines mais j’ai fini par trouver toute seule, un bon job d’étudiant.

Financièrement, SANTE YALLA comme je viens de vous dire je ne me plains pas, vu que je suis avec mes parents. Mais je peux quand même confirmer que la vie est très chère ici. Nous sommes payés autour de 20 Francs l’heure et n’avons pas le droit de travailler plus de 15heures par semaine. Avec toutes les charges (loyer, transport, assurance, nourriture etc) c’est clair qu’on ne s’en sort pas vraiment.

C’est pour cela que beaucoup d’étudiants travaillent plus de 15heures (heures non déclarées) et par conséquent ne s’en sortent pas à l’université (se retrouvent sans titres de séjour).

Les titres de séjours sont renouvelés chaque année juste après la rentrée. Il faut leur envoyer l’attestation de scolarité et payer un montant autour de 100.- . Tant qu’on est étudiant, on a aucun souci pour le renouvellement du titre de séjour.

Franchement on ne m’a jamais adressée de propos racistes et cela va faire bientôt 5ans que je suis dans ce pays. S’il y a des racistes, je suis sûre et certaine qu’ils ne sont pas de vrais suisses car les suisses que je connais sont plus gentils que les étrangers.

 

Fara Michel DIEYE

Rédacteur

Fara Michel DIEYE

Co-fondateur du site Lactuacho.com, Fara Michel DIEYE jouit de plus de 18 années d’exercice dans la profession du journalisme et de la communication. Il a été notamment Rédacteur en chef du site d’information Dakaractu.com et de l’hebdomadaire Espace Magazine, et Directeur de la Rédaction du Quotidien Rewmi et de l’hebdomadaire économique Ecofi. En savoir plus >>

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