Transhumance Et Recompositions : La presse sénégalaise est-elle devenue le miroir ou le complice du jeu politique ? (Par Aly Saleh)

Au Sénégal, l’avènement de la troisième alternance n’a pas mis fin aux logiques de coalitions élargies, souvent perçues par l’opinion comme un reniement des valeurs. Face à ce jeu de dupes apparent, quel rôle jouent réellement les médias ? À travers les contributions exclusives du juriste et investisseur Mayoro Mbaye et du spécialiste des médias Thierno Dieng, notre enquête plonge au cœur des paradoxes de notre modèle démocratique.

Les appels répétés à la formation de « Grands Blocs Républicains » ou de coalitions élargies autour du pouvoir en place agitent régulièrement la Toile et enflamment les espaces de commentaires de la presse en ligne. Ces vagues de ralliements ravivent un vieux procès populaire : celui de la versatilité des alliances, communément qualifiée de transhumance politique. Mais au-delà des cas individuels, cet éternel recommencement interpelle directement le rôle des médias.

Face aux mutations fulgurantes des acteurs politiques, la presse est-elle le complice d’un jeu de dupes ou le simple miroir d’une réalité mouvante ?

 

Le procès de la « transhumance » face à l’exigence du Jub, Jubël, Jubanti.

 

Pour une frange importante des citoyens, le verdict est souvent sans appel. Le commentaire d’un internaute anonyme résume un sentiment largement partagé : « Comment peut-on défendre successivement plusieurs régimes opposés ? » Dans l’imaginaire populaire sénégalais, la politique devrait être le sanctuaire de la constance idéologique et des valeurs convictions.

 

Cette frustration citoyenne est d’autant plus vive que le pays traverse une phase charnière de redéfinition de ses règles du jeu, marquée par des initiatives récurrentes pour encadrer le mandat des élus locaux contre le débauchage opportuniste.

 

Pour le journaliste et spécialiste des médias Thierno Dieng, ce phénomène n’est rien d’autre qu’un « recul démocratique avéré ». Selon lui, on ne peut pas avoir voué aux gémonies la transhumance hier pour la tolérer ou la valoriser une fois au pouvoir. L’analyste politique va plus loin en confrontant le nouveau régime à ses propres engagements : « Bassirou Diomaye Faye a été élu sur la base d’un programme, d’une philosophie politique sous-entendue par l’élan du « Jub, Jubël, Jubanti » (Droiture, Justice, Redressement). Aujourd’hui, nous assistons à la transgression de tous ces engagements pris devant le peuple». Voir des maires élus sous la bannière de l’opposition rejoindre la mouvance présidentielle est, à ses yeux, d’une extrême gravité pour l’éthique républicaine.

 

Entre réalisme républicain et rivalités de clans

 

Pourtant, les promoteurs de ces dynamiques transpartisanes rejettent fermement le terme de reniement. Pour eux, la ligne de fracture politique s’est déplacée. Elle ne diviserait plus l’opposition et le pouvoir, mais les défenseurs de la stabilité institutionnelle d’un côté, et les forces de blocage de l’autre. Ce dépassement des clivages passés et l’union sacrée derrière le garant de la Constitution apparaîtraient ainsi comme un « réalisme » et un devoir patriotique supérieur face aux urgences du pays.

 

Une lecture sémantique que balaye d’un revers de main l’homme d’affaires et juriste Mayoro Mbaye. Pour cet investisseur, l’argument de l’urgence institutionnelle ou du remodelage politique est un leurre : « Nous sommes simplement dans une dynamique de rivalités entre deux groupes cherchant par tous les moyens à diriger le pays », tranche-t-il.

Selon sa grille de lecture, le jeu politique reste pollué par des visées de positionnement individuel : « Nous voyons les mêmes acteurs d’hier, munis plus que jamais d’une ambition plus personnelle que d’une vision stratégique pour le Sénégal. » Pour M. Mbaye, ce focus permanent des dirigeants sur leurs propres intérêts est la cause directe du fossé grandissant qui les sépare du peuple.

 

Le grand dilemme des médias : Thermomètre, officine ou garant de l’équilibre ?

 

Dans ce tourbillon de repositionnements, la presse se retrouve régulièrement sur le banc des accusés. Ouvrir ses colonnes ou ses plateaux à des manifestes de ralliement est parfois perçu par le public comme une forme de validation ou de blanchiment moral de trajectoires jugées opportunistes. Accuser les médias de complicité relève pourtant d’un contresens sur leur fonction de base. Relayer l’actualité des alliances, c’est documenter les forces en présence et permettre aux citoyens d’avoir toutes les cartes en main pour juger.

 

Cependant, les experts s’accordent à dire que la presse sénégalaise traverse une crise profonde, bien que leurs diagnostics diffèrent. Pour Mayoro Mbaye, la vulnérabilité est avant tout structurelle et financière : « La presse est malheureusement peu libérée puisqu’elle est économiquement faible et trop dispersée, donc facilement manipulée».

Entre l’exigence de survie économique et le désir de plaire, il estime que les médias cèdent parfois au sensationnalisme, s’éloignant de leur mission d’intérêt public.

 

De son côté, Thierno Dieng dresse une typologie plus nuancée de la presse nationale, qu’il divise en trois catégories distinctes : une presse partisane, guidée exclusivement par la défense d’intérêts financiers ou de clans politiques, une presse de façade, qu’il qualifie d’« immonde » et d’« illégale », n’existant que par le tapage de ses titres racoleurs à la Une sans rigueur professionnelle derrière et une presse intègre, qui résiste face aux pressions et demeure au service exclusif de la transparence et de l’équilibre de l’information.

 

Vers une maturité du contrôle citoyen

 

Le véritable enseignement de ces vagues de recompositions réside dans la vitalité du contrôle citoyen. Le public sénégalais n’absorbe plus l’information de manière passive. Grâce aux outils numériques, il la décortique, la confronte aux archives de l’histoire politique récente et exige des comptes.

 

Face aux recompositions politiques inévitables qui structurent notre époque, la presse sénégalaise continuera de faire face à ce dilemme : rester le réceptacle de toutes les expressions républicaines, quitte à bousculer les sensibilités morales de son lectorat. Car en définitive, ce ne sont pas les médias qui font les carrières ou les alliances ; ce sont les citoyens qui, dans le secret de l’isoloir, valident ou rejettent les trajectoires de leurs dirigeants.

 

Aly Saleh

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