Deux spécialistes de la transformation numérique appellent les entreprises à anticiper les mutations liées à l’intelligence artificielle, en misant sur la formation, la réorganisation des processus et la valorisation du capital humain. Au Sénégal comme ailleurs en Afrique, l’enjeu est de tirer profit des gains de productivité sans aggraver les difficultés d’insertion professionnelle des jeunes.
L’intelligence artificielle (IA) s’impose progressivement comme un facteur majeur de transformation des entreprises et des métiers. C’est l’un des principaux enseignements des présentations faites lors de la Rencontre des décideurs Dakar 2026, consacrée notamment aux répercussions de cette technologie sur les ressources humaines. À travers leurs interventions, El Hadji Birahim Guèye, directeur du capital humain de Sonatel, et Djibril Ndoye, consultant en transformation digitale, ont insisté sur la nécessité pour les organisations de dépasser les discours alarmistes ou enthousiastes pour engager une adaptation méthodique.
Pour El Hadji Birahim Guèye, la progression rapide de l’IA impose d’abord de comprendre son fonctionnement, ses capacités et ses limites. L’enjeu n’est plus seulement de converser avec des assistants numériques, mais d’apprendre à utiliser des agents capables d’exécuter certaines tâches et d’assister les professionnels dans leurs missions. Selon lui, un développeur qui refuse d’adopter ces outils risque d’être supplanté par un autre qui sait les exploiter. Une évolution qui, à ses yeux, concerne désormais bien au-delà du seul secteur informatique.
Les ressources humaines en première ligne
Cette transformation touche directement plusieurs fonctions des ressources humaines. L’administration du personnel, la gestion de la paie, le recrutement, la formation et l’analyse figurent parmi les activités susceptibles d’être rapidement automatisées. À moyen terme, la gestion des carrières et des talents pourrait également connaître des changements importants.
Le directeur du capital humain de Sonatel estime toutefois que cette évolution ne doit pas être interprétée uniquement comme une menace pour l’emploi. En prenant en charge les tâches répétitives, l’IA pourrait permettre aux professionnels de consacrer davantage de temps à des missions à plus forte valeur ajoutée, notamment l’accompagnement des collaborateurs, le développement des compétences et la réflexion stratégique.
« L’IA va nous réhumaniser », défend-il en substance, soulignant que la relation humaine demeure indispensable dans le fonctionnement des organisations. La technologie peut accélérer le traitement de l’information et faciliter certaines décisions, mais elle ne dispense pas les entreprises de préserver le jugement humain, la compréhension des situations et la qualité des relations professionnelles.
Cette perspective suppose néanmoins une transformation profonde de la gestion des ressources humaines. La question centrale est de savoir ce que les entreprises feront du temps gagné grâce à l’automatisation : réduire leurs effectifs ou réaffecter les collaborateurs à de nouvelles missions. Pour El Hadji Birahim Guèye, la formation et l’anticipation doivent permettre de privilégier la seconde voie, en préparant les salariés aux activités qui émergeront avec l’évolution des métiers.
Des gains de productivité encore à concrétiser
De son côté, Djibril Ndoye a mis l’accent sur le potentiel économique de l’intelligence artificielle. S’appuyant sur des projections et des exemples présentés lors de son intervention, le consultant a évoqué des gains de productivité importants et de nouvelles possibilités de création de valeur. Il a notamment cité des estimations faisant état de 15 700 milliards de dollars de contribution potentielle de l’IA au produit intérieur brut mondial à l’horizon 2030, ainsi que de 7 400 milliards de dollars attribués à l’IA générative.
Mais cette promesse ne se traduit pas automatiquement par des résultats dans les entreprises. Selon les données évoquées par l’intervenant, moins d’un tiers des organisations interrogées constateraient déjà un effet significatif de l’IA sur leur productivité opérationnelle. Un décalage qui s’expliquerait notamment par la maturité encore insuffisante des usages et par la difficulté à intégrer ces outils dans les processus de travail.
Pour réussir cette transition, Djibril Ndoye préconise une démarche pragmatique. Les entreprises doivent d’abord cartographier leurs activités afin d’identifier les tâches répétitives pouvant être automatisées et celles qui nécessitent toujours une expertise humaine, une connaissance du contexte ou une capacité d’appréciation. Elles doivent ensuite établir des indicateurs de référence, lancer des projets pilotes, mesurer les résultats et étendre progressivement les solutions qui démontrent leur efficacité.
La réussite repose également sur l’engagement des dirigeants, l’implication des équipes métiers, la disponibilité d’experts capables de déployer les outils et la prise en compte des retours des utilisateurs. Le changement ne saurait donc se limiter à l’installation de nouvelles technologies : il exige une évolution des méthodes de travail, une gouvernance adaptée et un accompagnement des collaborateurs.
L’emploi des jeunes, une préoccupation majeure
Au-delà de la compétitivité des entreprises, les deux interventions ont mis en lumière un enjeu particulièrement sensible pour le Sénégal : l’avenir de l’emploi des jeunes. El Hadji Birahim Guèye a évoqué une baisse de 13 à 14 % des recrutements de jeunes dans certains domaines exposés à l’IA, chiffre qu’il a présenté au cours de son intervention. Il a notamment alerté sur les difficultés susceptibles de toucher les profils débutants lorsque plusieurs agents d’IA peuvent désormais effectuer certaines tâches auparavant confiées à de jeunes professionnels.
Cette évolution pose la question du renouvellement des compétences et des voies d’accès au marché du travail. Si les entreprises automatisent certaines activités sans créer de nouvelles possibilités d’apprentissage et d’insertion, les jeunes risquent d’être particulièrement affectés. D’où la nécessité d’anticiper les mutations, de renforcer la formation et d’imaginer de nouveaux parcours professionnels.
Djibril Ndoye a, pour sa part, rappelé les projections du Forum économique mondial évoquées dans sa présentation, qui font état de 170 millions de nouveaux emplois et de 92 millions d’emplois déplacés ou supprimés à l’horizon 2030. Ces estimations illustrent, selon lui, l’ampleur des recompositions attendues. L’enjeu n’est donc pas seulement de préserver les métiers existants, mais aussi de préparer les travailleurs aux nouvelles fonctions et aux compétences recherchées.
Une opportunité d’inclusion pour l’Afrique
Les intervenants ont également souligné le potentiel de l’IA pour réduire certaines barrières d’accès au numérique. Djibril Ndoye a notamment insisté sur les possibilités offertes par les outils capables de comprendre et de traiter les langues locales. Il a cité le wolof, déjà compris par certains systèmes, et évoqué les perspectives d’évolution pour d’autres langues nationales, comme le sérère, le diola et le pulaar.
Une telle évolution pourrait faciliter l’accès à l’information, aux services numériques et à la formation pour des populations peu familières des langues européennes. Encore faut-il que les outils soient accessibles au plus grand nombre et que les entreprises comme les pouvoirs publics accompagnent leur appropriation.
La cybersécurité constitue, en parallèle, un autre défi majeur. L’utilisation croissante de l’IA peut améliorer la détection de certaines fraudes et renforcer les capacités d’analyse, mais elle expose également les organisations à de nouvelles menaces. La formation de spécialistes, la sécurisation des systèmes et la maîtrise des usages doivent ainsi accompagner les investissements technologiques.
Au terme des échanges, une conviction se dégage : l’intelligence artificielle ne déterminera pas à elle seule l’avenir du travail. Les choix des entreprises, les politiques de formation et la capacité des sociétés africaines à rendre ces technologies accessibles pèseront tout autant. Pour le Sénégal, le défi consiste à transformer les gains de productivité en opportunités économiques et professionnelles, plutôt qu’à subir les mutations en cours.

