L’attractivité du Sénégal ne se construira pas sur l’affaiblissement du droit du travail…Mouhamadou Mbaye, Inspecteur du travail à la retraite

À lire certains commentaires sur le projet de Code du travail, on pourrait croire que les droits des salariés constituent désormais le principal obstacle à l’investissement au Sénégal.

Cette idée est séduisante parce qu’elle est simple. Pour rappel, la loi 97-17 portant Code du travail, votée en 1997, avait essentiellement pour but d’introduire plus de flexibilité par rapport au code jugé rigide qu’elle avait remplacé, sous les injonctions du FMI.

Elle a permis de développer la sous-traitance en permettant à l’entreprise de se recentrer sur son cœur de métier, d’encadrer le travail intérimaire qui se pratiquait jusque-là de manière sauvage, de conforter le recours au complément d’effectif, de consacrer la rupture négociée du contrat de travail comme mode autonome de cessation de la relation de travail et surtout de supprimer l’autorisation de l’autorité administrative du travail en cas de licenciement pour motif économique ou de réorganisation interne d’entreprise, entre autres.

Cette vision est surtout discutable parce qu’elle ne résiste ni aux faits ni à l’analyse économique.

Le débat est aujourd’hui focalisé sur le durcissement des CDD, le congé de maternité ou les obligations nouvelles pesant sur les entreprises, comme si la compétitivité d’une économie se jouait essentiellement sur quelques dispositions du droit social.

Or les investisseurs raisonnent autrement. Lorsqu’une entreprise décide d’implanter une usine, un centre de services ou une plateforme logistique, elle examine d’abord le coût et la disponibilité de l’énergie, la sécurité de son approvisionnement, la qualité des infrastructures, l’efficacité de la justice commerciale, la stabilité réglementaire, la fiscalité et la capacité de l’administration à traiter rapidement les dossiers.

Ce sont ces paramètres qui déterminent le coût réel de production et le niveau de risque. Le droit du travail n’intervient qu’à la marge.

Faire croire que l’encadrement des CDD ferait fuir les investisseurs revient donc à désigner un faux responsable, tout en laissant de côté les véritables handicaps de notre économie.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que l’on parle ici principalement des PME, où les rémunérations sont souvent proches des salaires minima hiérarchisés.

Peut-on sérieusement soutenir que ces niveaux de rémunération seraient excessifs au regard du coût de la vie auquel fait face un ménage salarié ?

Chacun sait qu’ils permettent à peine de préserver un pouvoir d’achat déjà fortement sous pression. Présenter ces salaires comme un obstacle majeur à la compétitivité revient à ignorer la réalité sociale autant que la réalité économique.

Plus encore, dans la plupart des secteurs de production industrielle et de fabrication de biens manufacturés, la masse salariale représente entre 5 et 10 % du chiffre d’affaires.

Les véritables postes de coûts sont ailleurs : l’énergie, les matières premières, la logistique, le financement, les importations, les ruptures d’approvisionnement, les délais administratifs ou encore le coût du capital.

Autrement dit, même une compression importante du coût du travail aurait un impact limité sur le coût global de production et sur le prix de revient, alors qu’une baisse significative du prix de l’électricité ou une amélioration de la sécurité juridique produirait des effets bien plus déterminants sur l’attractivité du pays.

Il est donc regrettable que le débat se concentre presque exclusivement sur la « flexibilité » du marché du travail, comme si la compétitivité devait être recherchée par un désarmement progressif des protections offertes aux salariés. Cette logique conduit à une impasse.

La compétitivité ne se construit pas en mettant les travailleurs en concurrence avec la précarité. Elle se construit en réduisant les coûts structurels qui pénalisent toutes les entreprises, quelles que soient leur taille ou leur activité.

Un droit du travail équilibré n’est pas un handicap. C’est un facteur de stabilité, de paix sociale, de fidélisation des compétences et de productivité. Les investisseurs recherchent avant tout un environnement où les règles sont claires, où les conflits se règlent devant une justice efficace, où l’énergie est disponible à un coût compétitif et où les chaînes d’approvisionnement fonctionnent normalement.

Le Sénégal gagnerait donc à déplacer le centre du débat. La vraie question n’est pas de savoir s’il faut protéger un peu moins les salariés pour attirer davantage d’investisseurs. La vraie question est de savoir pourquoi un investisseur continuerait à supporter un coût élevé de l’électricité, des difficultés d’approvisionnement, des lenteurs judiciaires ou des incertitudes administratives si, en plus, on lui demande de croire que la solution réside dans une plus grande précarisation du travail.

Notre compétitivité ne sera pas restaurée par l’affaiblissement du droit du travail. Elle le sera par des réformes profondes de l’environnement des affaires : une énergie moins chère, une justice plus rapide, une administration plus efficace, des infrastructures performantes, une stabilité réglementaire durable, et le libre transfert des capitaux, qui se fait d’ailleurs déjà sans problème.

Le développement économique ne s’obtient jamais en opposant les travailleurs aux entreprises. Il naît d’un équilibre intelligent entre performance économique et justice sociale. Faire du droit du travail le bouc émissaire de nos difficultés revient à détourner l’attention des véritables réformes dont notre économie a besoin.

En conclusion : le Sénégal n’a pas besoin d’une compétition par le moins-disant social. Il a besoin d’une compétition par la qualité de son environnement économique.

 

Mouhamadou Mbaye,

 Inspecteur du travail à la retraite

Dieyna SENE
Up Next

Related Posts