Justice Réparatrice, Souveraineté Africaine et Bataille pour l’Avenir du Continent
Par Désiré Assogbavi, Conseiller, Fondation Open Society
Le 25 mai 1963, 32 États africains nouvellement indépendants se sont réunis à Addis-Abeba, en Éthiopie, pour fonder l’Organisation de l’Unité Africaine. Sortant des héritages brutaux du colonialisme et de l’apartheid, les architectes du panafricanisme avaient compris une vérité fondamentale : divisée, l’Afrique resterait la proie des autres ; unie, elle pourrait façonner son propre destin. 63 ans plus tard, la Journée de l’Afrique 2026 intervient à un nouveau moment charnière.
La commémoration de cette année revêt une importance particulière. L’Union africaine a lancé la Décennie des réparations pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine (2026-2036), une campagne continentale de dix ans pour une justice historique et la transformation structurelle. Pourtant, la Journée de l’Afrique ne peut être réduite à des drapeaux, des défilés et des discours diplomatiques. Elle doit devenir un moment continental de vérité, car l’Afrique se trouve aujourd’hui au croisement d’opportunités extraordinaires et de profondes vulnérabilités.
Un continent riche aux populations pauvres
Aucune région du monde n’occupe une place aussi stratégique dans l’économie du XXIe siècle que l’Afrique. Le continent détient environ 30 % des réserves minérales mondiales connues, plus de 70 % du cobalt mondial, près de 40 % du manganèse mondial, ainsi que d’importants gisements de lithium, graphite, cuivre, bauxite, platine, uranium, or et terres rares. Il possède également près de 60 % des terres arables non cultivées de la planète ainsi qu’un immense potentiel solaire et hydroélectrique. L’Afrique devient centrale pour la transition énergétique mondiale, les chaînes d’approvisionnement des véhicules électriques, les infrastructures liées à l’intelligence artificielle et la sécurité alimentaire mondiale.
Et pourtant, le continent demeure prisonnier d’un paradoxe : l’abondance sans prospérité. L’Afrique subsaharienne concentre désormais près de sept personnes extrêmement pauvres sur dix dans le monde, avec environ 46 % de sa population vivant dans l’extrême pauvreté, un chiffre revu à la hausse par les dernières évaluations de la Banque mondiale. Environ 600 millions d’Africains, soit près de deux personnes sur cinq, vivent toujours sans accès à l’électricité, tandis que près d’un milliard n’ont pas accès à des moyens de cuisson propres, une situation liée à environ 815 000 décès prématurés chaque année sur le continent. L’Afrique contribue à moins de 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, alors même qu’elle figure parmi les régions les plus durement frappées par le changement climatique.
Plus accablant encore : selon les estimations des Nations Unies, près de 89 milliards de dollars quittent l’Afrique chaque année à travers les flux financiers illicites : évasion fiscale, transfert abusif de bénéfices, manipulation des prix commerciaux, corruption et extraction illégale. Ce montant représente environ le double de l’aide au développement reçue par le continent. Ce n’est pas simplement une fuite économique. C’est une question de justice, et les écoles, hôpitaux, routes et centrales électriques jamais construits en sont le véritable coût.
Les réparations au-delà du symbolique
C’est pourquoi la Décennie des réparations de l’Union africaine revêt une importance si profonde. Pendant trop longtemps, les réparations ont été réduites à un simple chèque pour réparer les torts du passé. La justice réparatrice est bien plus vaste : elle inclut la reconnaissance des crimes historiques, la restitution du patrimoine culturel pillé, la réforme d’un système financier mondial inégal, la justice climatique, la justice fiscale, des échanges commerciaux équitables et la restauration pleine et entière de la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale.
Les fondements économiques de plusieurs puissances mondiales ont été largement construits sur l’esclavage et l’extraction coloniale. Entre le XVe et le XIXe siècle, entre 12 et 15 millions d’Africains ont été déportés de force à travers l’Atlantique ; des millions d’autres sont morts lors des captures, du transport ou de la résistance. Le colonialisme a ensuite institutionnalisé des systèmes d’extraction dont les séquelles demeurent visibles aujourd’hui : économies fragiles dépendantes des matières premières, faibles bases industrielles, systèmes financiers dépendants de l’extérieur et frontières artificielles alimentant encore l’instabilité.
Ce modèle perdure sous des formes modernes. La République démocratique du Congo fournit la majorité du cobalt mondial mais ne capte qu’une infime partie de la chaîne de valeur des batteries pour véhicules électriques.
La Cote d’Ivoire et le Ghana produisent une grande partie du cacao mondial mais ne perçoivent qu’une faible fraction des revenus de l’industrie mondiale du chocolat. Malgré l’immensité de ses terres agricoles, le continent dépense environ 100 milliards de dollars chaque année pour importer des produits alimentaires. L’Afrique ne peut continuer à exporter des minerais bruts tout en important le chômage.
Le continent le plus jeune du monde : une opportunité ou une bombe à retardement ?
L’Afrique est le continent le plus jeune de la planète. Plus de 60 % des Africains ont moins de 25 ans. D’ici 2050, une personne sur quatre dans le monde sera africaine, la population du continent atteindra près de 2,5 milliards d’habitants et sa population active dépassera celles de la Chine et de l’Inde réunies. Cela pourrait constituer l’un des plus grands dividendes démographiques de l’histoire humaine, ou l’un de ses plus grands échecs politiques.
Un dividende démographique n’est pas automatique. Il ne peut être obtenu que si les jeunes sont en bonne santé, éduqués, qualifiés et bénéficient de véritables opportunités économiques. Pourtant, trop de jeunes Africains font face au chômage, à des systèmes éducatifs défaillants, à l’exclusion des processus décisionnels et à la réduction des espaces démocratiques. Depuis 2014, plus de 30 000 migrants sont morts ou ont disparu en Méditerranée, tandis que des milliers d’autres ont péri dans le Sahara avant même d’atteindre la mer. Les jeunes Africains ne fuient pas parce qu’ils détestent l’Afrique. Ils fuient parce que les systèmes ont échoué à leur offrir dignité, sécurité et espoir.
Une démocratie sous pression, des armes toujours non réduites au silence
La Journée de l’Afrique 2026 intervient également dans un contexte de fragilité démocratique. Entre 2020 et 2023, le continent a connu une résurgence des coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso, en Guinée, au Niger et au Gabon, tandis que le Soudan continue de sombrer dans la guerre. Ces ruptures traduisent des crises plus profondes : corruption, exclusion, manipulations constitutionnelles, faiblesse des institutions et effondrement de la confiance envers les dirigeants.
Le passage de l’OUA, autrefois qualifiée de « club des chefs d’État », à une Union africaine centrée sur les citoyens devait ancrer le continent dans des valeurs communes : démocratie, droits humains, constitutionnalisme, redevabilité et participation citoyenne. Pourtant, l’Union africaine elle-même recense aujourd’hui plus de vingt situations actives de conflit ou de crise sur le continent. Son engagement phare visant à « faire taire les armes d’ici 2020 » a échoué et a été repoussé à 2030. La leçon est simple mais difficile : les opérations militaires seules n’apporteront jamais la paix. Les racines des conflits résident dans la pauvreté, les inégalités, l’exclusion, la mauvaise gestion de la diversité et le partage injuste des ressources. La paix ne peut être durable sans justice ; la sécurité ne peut exister sans inclusion.
La justice réparatrice que nous exigeons à juste titre du monde nous oblige également à rendre des comptes à nos propres populations. Un continent qui demande réparation pour les spoliations historiques ne peut tolérer le pillage contemporain des ressources publiques à l’intérieur de ses propres frontières. Les États africains doivent améliorer la gouvernance, lutter contre la corruption et investir sérieusement dans l’éducation, la santé et les opportunités économiques, tandis que les partenaires internationaux doivent soutenir la réforme de la question de la dette, la restitution du patrimoine pillé et une véritable justice commerciale et fiscale. La redevabilité ne peut fonctionner dans un seul sens.
L’Afrique et la nouvelle ruée mondiale
L’Afrique est redevenue le centre des compétitions mondiales. Les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Union européenne, les États du Golfe, la Turquie, l’Inde et d’autres renforcent tous leur présence stratégique sur le continent. La bataille ne porte plus uniquement sur le pétrole ; elle concerne désormais les minerais critiques, l’industrialisation verte, les infrastructures numériques, les corridors logistiques et l’influence politique. Sans coordination stratégique, le continent risque une fois de plus de devenir un terrain de compétition entre puissances extérieures où les Africains ne captent qu’une faible part de la valeur créée.
La réponse réside dans la coordination, non dans la dépendance : une intégration régionale renforcée à travers la Zone de libre-échange continentale africaine, une diplomatie coordonnée sur les minerais stratégiques, des politiques industrielles africaines et de transformation locale, une fiscalité plus juste et un alignement cohérent des politiques étrangères. L’admission de l’Union africaine comme membre permanent du G20 fut une véritable victoire géopolitique. Les voix africaines influencent désormais les débats sur la réforme de la dette, le financement climatique et la gouvernance de l’intelligence artificielle. Le défi consiste maintenant à transformer ce poids stratégique en bénéfices concrets pour les citoyens ordinaires.
De la célébration à l’engagement
Depuis sa création, l’Union africaine a élevé le niveau normatif du continent : traités, chartes, cadres politiques, Charte africaine de la démocratie, Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, ZLECAf et les sept aspirations de l’Agenda 2063. Mais les normes seules ne construiront jamais « l’Afrique que nous voulons ». Ces instruments ne sont pas de simples documents administratifs ; ce sont des promesses faites à nos peuples, et elles doivent être honorées. Il est temps de réduire l’écart entre les déclarations continentales et les réalités quotidiennes, et de se demander honnêtement pourquoi 60% du budget de l’Union Africaine dépend encore de partenaires extérieurs, et ce que cela signifie pour sa souveraineté.
L’Afrique n’a pas besoin de pitié. L’Afrique n’a pas besoin de charité. L’Afrique a besoin d’un leadership éthique, d’une gouvernance courageuse, de négociations stratégiques, de partenariats équitables et d’institutions prêtes à défendre les intérêts africains. L’Afrique que nous voulons ne sera pas construite par des discours mais par la mise en œuvre des décisions et cades politiques adoptés, la participation citoyenne, la solidarité continentale, le renouveau démocratique et la transformation économique.
L’avenir de l’Afrique ne se décidera ni à Washington, ni à Pékin, ni à Bruxelles, ni à Paris. Il doit être imaginé, négocié, défendu et construit par les Africains eux-mêmes. La Journée de l’Afrique n’est donc pas seulement une célébration des libérations acquises ; elle est aussi le rappel des libérations encore inachevées : de la dépendance, des inégalités, de la corruption, des systèmes extractifs et des structures mondiales qui continuent de marginaliser les voix africaines.
Bonne Journée de l’Afrique 2026 !
Nkosi Sikelel’ iAfrika. Que Dieu bénisse l’Afrique.

