Le prochain congrès de PASTEF constitue un moment de vérité historique pour le parti et, au-delà, pour les recompositions contemporaines du champ politique sénégalais. Toute formation issue d’un mouvement de contestation radicale qui accède au pouvoir est confrontée à une contradiction structurante : comment préserver l’énergie symbolique de la rupture tout en assumant les contraintes de l’État ? Cette tension renvoie à ce que l’on peut appeler une « conscience historique du pouvoir », c’est-à-dire la capacité d’un acteur politique à demeurer fidèle à son récit fondateur tout en intégrant les exigences de la durée institutionnelle.
Dans le cas de PASTEF, cette problématique est particulièrement aiguë, car le parti s’est construit sur une critique systémique du régime antérieur, articulée autour des thèmes de souveraineté, de justice sociale, de dignité démocratique et de transformation structurelle de l’économie politique sénégalaise.
Le passage du statut de force oppositionnelle à celui d’appareil gouvernant produit nécessairement une mutation anthropologique du parti. Les organisations de lutte reposent sur la mobilisation émotionnelle, la conflictualité symbolique et la centralité du récit militant. Les organisations de gouvernement, elles, sont soumises aux logiques de rationalisation bureaucratique, de compromis institutionnels et de gestion des interdépendances internationales.
Le risque majeur pour PASTEF est donc celui d’une dissociation entre le « projet » comme imaginaire mobilisateur et l’État comme structure de contraintes. Historiquement, plusieurs mouvements africains ayant porté des ambitions de transformation profonde ont connu une forme de dilution idéologique après leur accession au pouvoir, non par reniement explicite, mais par absorption progressive dans les routines administratives et les équilibres géopolitiques.
Dans cette perspective, le congrès à venir pourrait devenir un espace de ré-institutionnalisation doctrinale. Autrement dit, il ne s’agirait pas uniquement d’élire des instances ou de redistribuer des responsabilités, mais de redéfinir les mécanismes par lesquels le parti entend préserver sa mémoire politique. La question centrale est celle de l’articulation entre radicalité du projet et pragmatisme gouvernemental. Une organisation qui ne s’adapte pas se rigidifie ; une organisation qui s’adapte excessivement perd sa singularité historique. Toute la difficulté réside dans la capacité à construire une « gouvernance de la fidélité », c’est-à-dire une forme de continuité idéologique compatible avec les réalités du pouvoir d’État.
C’est dans ce cadre qu’il faut analyser la configuration institutionnelle inédite incarnée par Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye. La relation entre les deux figures constitue l’un des laboratoires politiques les plus originaux de l’Afrique contemporaine. Dans les régimes présidentialistes africains classiques, le chef de l’État concentre simultanément la légitimité électorale, le contrôle du parti et la maîtrise des leviers gouvernementaux. Le cas sénégalais introduit une dissociation partielle de ces fonctions. Le président de la République détient la légitimité constitutionnelle suprême, tandis que le Premier ministre conserve une forte centralité politique, symbolique et partisane.
Cette dyarchie ne doit pas être réduite à une simple coexistence de personnalités ; elle correspond à une innovation organisationnelle. Elle traduit un déplacement du pouvoir depuis le modèle vertical du « chef unique » vers une architecture plus distribuée de l’autorité.
Dans une perspective de sociologie des organisations, cela peut être interprété comme une tentative de désingularisation du leadership, où la survie du projet ne dépendrait plus exclusivement d’une seule figure présidentielle. Cette configuration remet implicitement en question l’hyperprésidentialisme qui a longtemps structuré les systèmes politiques postcoloniaux francophones.
Toutefois, les innovations institutionnelles génèrent aussi des vulnérabilités spécifiques. Le premier risque est celui de la dualité décisionnelle. Même lorsque les relations personnelles sont solides, l’existence de deux pôles de légitimité peut produire des ambiguïtés dans la chaîne de commandement politique. Les administrations, les élites intermédiaires et les courants internes peuvent être tentés de se positionner stratégiquement entre les deux centres de gravité. À moyen terme, cette configuration peut favoriser des compétitions de loyauté, particulièrement lors des arbitrages sensibles ou des crises socioéconomiques.
Le second risque concerne la structuration interne du parti. PASTEF était historiquement organisé autour d’un leadership fortement incarné. Or, l’entrée dans une phase de gouvernement nécessite une institutionnalisation plus poussée des mécanismes de médiation interne.
Si le congrès ne clarifie pas suffisamment les rapports entre autorité partisane et autorité étatique, des tensions organiques pourraient émerger entre les tenants d’une centralité charismatique et ceux qui privilégient une normalisation institutionnelle du parti. La question n’est donc pas uniquement celle des individus, mais celle du modèle organisationnel appelé à réguler le pouvoir sur le long terme.
Sur le plan juridico-politique, le congrès devra probablement traiter implicitement la question de la légitimité future du leadership. Dans les partis africains de gouvernement, le président de la République devient généralement le centre naturel du pouvoir partisan. Pourtant, la trajectoire de PASTEF complique ce schéma classique. Bassirou Diomaye Faye tire une partie essentielle de sa légitimité de la relation historique et politique avec Ousmane Sonko, lequel demeure la figure matricielle du mouvement. Dès lors, deux modèles semblent possibles.
Le premier serait celui d’une normalisation présidentialiste où le chef de l’État deviendrait progressivement le leader formel du parti. Cette option renforcerait la lisibilité institutionnelle et réduirait les ambiguïtés hiérarchiques. Le second modèle consisterait à institutionnaliser durablement une forme de « dualité stratégique », dans laquelle le président de la République incarne l’autorité républicaine tandis que le président du parti conserve la fonction doctrinale et mobilisatrice. Ce second scénario serait inédit dans la région et supposerait un très haut niveau de discipline organisationnelle ainsi qu’une culture politique fondée sur la complémentarité plutôt que sur la compétition.
À l’approche des futurs rendez-vous électoraux et des réformes structurelles, plusieurs scénarios peuvent émerger : consolidation harmonieuse de la dyarchie ; recentralisation progressive autour de la présidence ; ou apparition de clivages internes liés aux ambitions générationnelles et aux repositionnements idéologiques. L’issue dépendra largement de la capacité du parti à transformer le capital charismatique initial en architecture institutionnelle stable.
Entendons-nous, finalement pour dire que le congrès pourrait constituer un moment stratégique de formulation doctrinale autour de la souveraineté cognitive et de l’anticipation politique. Dans un monde marqué par l’intelligence artificielle, la financiarisation des dépendances, les guerres informationnelles et les transitions énergétiques, la souveraineté ne peut plus être pensée uniquement en termes territoriaux ou monétaires.
Elle implique la maîtrise des infrastructures de connaissance, des capacités d’anticipation et des systèmes de production symbolique. Pour un parti se revendiquant porteur d’un projet de transformation systémique, la question devient alors : comment construire un État capable non seulement de résister aux chocs exogènes, mais aussi de produire sa propre capacité de projection historique ?
Cette problématique impose une mutation du logiciel politique traditionnel. Le défi n’est plus seulement de conquérir le pouvoir, mais de développer des institutions capables d’apprendre, d’anticiper et de préserver l’autonomie stratégique nationale dans un environnement mondial instable. Le congrès de PASTEF pourrait ainsi marquer le passage d’une culture politique de résistance à une culture politique de gouvernance civilisationnelle, où la souveraineté serait conçue comme capacité collective à maîtriser les futurs possibles plutôt qu’à simplement réagir aux contraintes du présent
Dr. Moussa Sarr
Expert et ancien professeur en analyse wébérienne et en sociologie des organisations.
Université d’Ottawa – Canada 🇨🇦

