*Carte de séjour, expulsions et le cas de la communauté guinéenne : que dit le droit ?*
*I. Le Sénégal, Un Pays D’accueil : Rappel Des Faits*
Le Sénégal accueille près de 400 000 étrangers résidents. Première communauté : les Guinéens (Conakry), suivis des Maliens, Bissau-Guinéens, Nigérians, Mauritaniens.
Pourquoi ? Parce que le Sénégal est une puissance d’équilibre. Notre économie a besoin d’eux (commerce, artisanat, restauration, BTP) et leur pays a besoin de nous.
Mais depuis 3 mois, le débat s’est enflammé : « Ils doivent avoir une carte de séjour », « Il faut expulser ». Il faut mettre du droit dans ce débat.
*Ii. Que Dit Vraiment La Loi ? Beaucoup De Rumeurs, Peu De Droit*
*1. La carte de séjour : qui est concerné ?*
Il y a deux régimes au Sénégal, et c’est ça que les gens confondent :
*a) Régime CEDEAO (Guinéens, Maliens, Ivoiriens, etc.) :*
Selon le Protocole de la CEDEAO de 1979 sur la libre circulation, ratifié par le Sénégal :
– Tout citoyen CEDEAO peut entrer au Sénégal sans visa pour 90 jours avec sa simple carte d’identité.
– Au-delà de 90 jours, il Doit demander une *carte de séjour CEDEAO* ou s’enregistrer. C’est gratuit ou presque, mais obligatoire.
– Il a le droit de résider, de travailler, d’ouvrir un commerce comme un Sénégalais.
Donc Non, un Guinéen n’a pas besoin de visa. Mais Oui, s’il reste plus de 3 mois, il doit avoir une carte de résident. Aujourd’hui, 80% ne l’ont pas, par ignorance ou par lourdeur administrative.
*b) Régime hors CEDEAO (Libanais, Marocains, Français, etc.) :*
Loi n°71-10 du 25 janvier 1971. Carte de séjour obligatoire dès 3 mois, avec preuve de revenus, casier judiciaire, etc. Beaucoup plus stricte.
*2. L’expulsion : est-ce possible ? Est-ce légal ?*
Oui, mais très encadré. Le Sénégal ne peut pas expulser comme ça.
L’article 11 de la loi de 1971 dit : l’expulsion ne peut être prononcée que par arrêté du Ministre de l’Intérieur, et seulement pour :
– Menace grave à l’ordre public
– Infraction pénale grave
– Séjour irrégulier Après mise en demeure
On ne peut Pas expulser collectivement une communauté. L’expulsion collective est interdite par la Charte Africaine des Droits de l’Homme et par la CEDEAO. Chaque cas doit être individuel, avec droit de se défendre devant le juge.
Parler d’expulser « tous les Guinéens » est donc illégal et anti-républicain.
*Iii. Le Cas Spécifique De La Communauté Guinéenne : Le Malentendu*
Pourquoi la communauté guinéenne est-elle visée aujourd’hui ?
- *Visibilité économique :* Elle tient une grande partie du commerce de détail à Dakar, Kaolack et Kolda. Cela crée de la jalousie économique.
- *Fragilité administrative :* Beaucoup sont dans l’informel total, sans registre de commerce, sans carte de séjour CEDEAO. Ils deviennent la cible facile des contrôles.
- *Contexte politique guinéen :* La Guinée est en transition militaire. Beaucoup de Guinéens sont venus au Sénégal chercher la stabilité. Certains Sénégalais craignent l’importation de problèmes.
Mais la réalité à Kolda : Le Guinéen qui vend des pièces détachées à côté de l’école de Dioumana, il scolarise ses enfants avec nous, il paie son loyer à un Sénégalais, il participe au marché. Il est un facteur de stabilité, pas de trouble.
*Iv. Notre Doctrine : 4 Propositions Pour Une Téranga Régulée*
Le Sénégal doit rester fidèle à sa devise « Un Peuple, Un But, Une Foi » et à la Téranga, mais une Téranga avec des règles.
*Proposition 1 : Une opération nationale de régularisation de 6 mois*
Au lieu de parler d’expulsion, l’État doit lancer avec la DAF et la Direction de la Police des Étrangers, une campagne massive : « Carte CEDEAO pour tous ». Aller dans les marchés, à Kolda, à Pikine, délivrer les cartes sur place. Régulariser au lieu de punir.
*Proposition 2 : Le Réciprocité – Exiger le respect de nos Sénégalais en Guinée*
400 000 Sénégalais vivent aussi en Guinée, en Gambie, au Mali. Si nous expulsions, nos compatriotes seront expulsés demain. La diplomatie doit rappeler le principe de réciprocité CEDEAO.
*Proposition 3 : Lier commerce et intégration*
Pour avoir une carte de commerçant, obligation de :
– Avoir une carte de séjour CEDEAO valide
– Inscrire ses enfants à l’école sénégalaise
– S’affilier à la Chambre de Commerce de sa ville
C’est l’intégration par l’école, encore une fois.
*Proposition 4 : Ne jamais confondre étranger et délinquant*
La Police doit cibler les délinquants, pas les nationalités. Un Guinéen voleur doit être jugé comme un Sénégalais voleur. Mais un Guinéen honnête qui travaille doit être protégé comme un Sénégalais.
*Conclusion*
Le Sénégal est un et indivisible, mais il est aussi ouvert et indivisible.
Notre force depuis Senghor n’a jamais été de fermer les portes, mais de savoir qui entre chez nous.
On ne construit pas une puissance d’équilibre en expulsant. On la construit en régularisant, en organisant, en intégrant.
La carte de séjour ne doit pas être une arme pour chasser, mais un outil pour connaître et protéger tout le monde : les Sénégalais et nos frères Guinéens.
_Moctar Diaw – Enseignant , Acteur Politique
_Kolda 26 septembre 2026.

