L’efficacité d’un gouvernement ne se mesure ni à la qualité supposée des profils qui le composent, ni à la pertinence des orientations avancées. Elle se mesure à sa capacité à produire des résultats, à exécuter les politiques publiques et à améliorer concrètement le quotidien des populations.
Pourtant, deux ans après son arrivée au pouvoir, le régime Pastef apparaît de plus en plus confronté à ses propres contradictions. Après avoir promis la rupture, il se heurte désormais aux contraintes du réel. Après avoir nourri l’espérance d’un changement radical, il peine encore à démontrer sa capacité à gouverner avec méthode, cohérence et efficacité.
La fracture aujourd’hui visible entre l’exécutif et la majorité parlementaire n’est pas un accident. Elle semble être le prolongement d’une ambiguïté originelle : celle d’un tandem présenté comme indissociable, mais dont les différences d’approche, de tempérament et de méthode n’ont cessé de s’exprimer au fil du temps.
D’un côté, un Président qui paraît progressivement intégrer les contraintes de l’exercice du pouvoir, les exigences de stabilité et la nécessité du compromis. De l’autre, un leader politique qui continue d’évoluer dans un registre davantage marqué par la mobilisation, la dénonciation et le rapport de force.
Le tandem n’aura finalement pas résisté au choc des ambitions, des méthodes et des trajectoires personnelles. Ce qui devait constituer sa force politique est progressivement devenu sa principale fragilité.
Or le Sénégal traverse aujourd’hui une situation économique et financière particulièrement difficile. Les mois à venir exigeront des arbitrages délicats, des réformes exigeantes et une capacité à assumer des décisions parfois impopulaires.
Dans ce contexte, le choix d’occuper, pour l’un, une position permettant d’exercer une influence politique considérable tout en refusant de porter directement la responsabilité de l’exécutif ne manque pas d’interroger. Il permet de conserver l’initiative politique tout en laissant à l’autre la charge de la gestion quotidienne et de ses conséquences.
Cette configuration présente également un autre paradoxe : celui de ne pas vouloir être directement comptable des mesures difficiles qui pourraient s’imposer demain pour redresser les équilibres financiers du pays. Alors même que certaines difficultés actuelles trouvent aussi leur origine dans des choix, des déclarations ou des méthodes qui ont contribué à fragiliser la confiance et à compliquer davantage la situation.
Elle ouvre également la voie à des rivalités, des invectives, des repositionnements et des démonstrations de loyauté qui risquent d’occuper une place croissante dans le débat public, alors même que les urgences économiques et sociales demeurent entières.
D’un côté, le regard est déjà tourné vers le congrès, et les échéances de 2029. De l’autre, vers la justification des choix présents et la préparation des batailles futures. Guerre de légitimité, slogans, postures et démonstrations de force rythment désormais davantage le débat public que les réponses concrètes aux préoccupations des Sénégalais.
L’intérêt général semble ainsi relégué au second plan, derrière les impératifs de positionnement politique et les calculs de pouvoir.
Le risque est alors évident : voir les trois prochaines années du mandat davantage absorbées par les équilibres internes du régime que consacrées à la résolution des difficultés du pays.
En définitive, le véritable procès qui compte n’est pas celui des intentions. C’est celui des résultats. Et il sera difficile de produire des résultats durables lorsqu’une part importante de l’énergie politique est absorbée par la gestion des contradictions internes du pouvoir.
Une autre question mérite dès lors d’être posée.
Et si cette reconfiguration avait aussi pour effet collatéral, voulu ou non, de permettre à Pastef d’occuper simultanément plusieurs espaces du débat politique : celui du pouvoir, celui de la contestation et, demain peut-être, celui de l’alternative à lui-même ?
L’hypothèse peut sembler audacieuse. Mais elle mérite d’être examinée. Car une démocratie vivante repose sur l’existence d’alternatives réelles, sur la confrontation de projets différents et sur la possibilité pour les citoyens de sanctionner ou de renouveler leurs dirigeants en toute clarté.
Lorsqu’un même camp tend à occuper simultanément tous les espaces du débat public, le risque apparaît alors de réduire le pluralisme à une simple redistribution des rôles.
Les Sénégalais ont déjà montré qu’ils savaient distinguer les récits de la réalité. Ils sauront demain juger sur pièces.
Car, au final, aucune ingéniosité politique, aussi habile soit-elle, ne peut durablement se substituer à ce qui fonde la légitimité d’un pouvoir : sa capacité à produire des résultats.
Et c’est peut-être là la principale raison de douter. Car après les promesses, les récits et les reniements, le pays semble désormais s’installer dans une impasse dont il peine encore à mesurer toutes les conséquences.
Les responsabilités de cette situation devront être assumées de part et d’autre.
L’histoire politique est riche d’enseignements : quand un pouvoir consacre davantage d’énergie à gérer ses contradictions qu’à résoudre les problèmes de ses citoyens, l’échec finit rarement par être une surprise.
Le moment venu, les Sénégalais apprécieront.
Et d’ici là, il’y a de la place pour une véritable alternative.
Par Souley Wade

