La condamnation de l’ancien président tchadien Hissène Habré par les Chambres africaines extraordinaires au Sénégal demeure, dix ans après, une référence majeure dans la lutte mondiale contre l’impunité. Si cette décision historique a ouvert la voie à de nouvelles avancées juridiques en Afrique et ailleurs, les victimes attendent encore l’application complète des réparations promises.
Le procès de Hissène Habré reste, une décennie plus tard, l’un des symboles les plus forts de la justice internationale rendue au nom des victimes africaines. Dans une déclaration publiée par Human Rights Watch et la Commission internationale de juristes, les deux organisations rappellent que la condamnation prononcée le 30 mai 2016 au Sénégal a constitué un tournant décisif dans la lutte contre l’impunité pour les crimes internationaux les plus graves.
Jugé par les Chambres africaines extraordinaires, un tribunal soutenu par l’Union africaine et intégré au système judiciaire sénégalais, l’ancien chef de l’État tchadien avait été condamné à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture, notamment pour des faits de viol et d’esclavage sexuel.
Cette condamnation représentait une première historique : jamais auparavant les juridictions nationales d’un pays n’avaient jugé et condamné un ancien dirigeant d’un autre État pour des crimes internationaux, sur la base du principe de compétence universelle.
Une longue bataille judiciaire menée par les victimes
Selon Human Rights Watch, cette décision judiciaire a couronné vingt-cinq années de combat mené par les survivants du régime Habré, accusé d’avoir instauré entre 1982 et 1990 un système de répression marqué par des exécutions politiques massives, des actes de torture systématiques et des milliers d’arrestations arbitraires.
Le juriste et militant des droits humains Reed Brody, qui a accompagné les victimes durant de longues années, a salué la persévérance des survivants. Citée par Human Rights Watch, il estime que leur combat envoie un message clair aux dirigeants accusés de crimes internationaux : « la justice peut vous rattraper ».
L’affaire Habré a également contribué à faire évoluer le droit international. Les organisations de défense des droits humains soulignent que le modèle des Chambres africaines extraordinaires a inspiré la création d’un futur tribunal hybride entre la Gambie et la CEDEAO pour juger les crimes présumés commis sous le régime de l’ancien président gambien Yahya Jammeh.
Une jurisprudence majeure en matière de torture et de violences sexuelles
L’affaire Habré a aussi marqué une avancée importante dans la reconnaissance judiciaire des violences sexuelles dans les conflits et les régimes répressifs. Les Chambres africaines extraordinaires ont notamment reconnu que l’esclavage sexuel pouvait constituer à la fois un crime de guerre et un crime contre l’humanité.
Des survivantes tchadiennes avaient alors témoigné publiquement après plus de vingt-cinq années de silence, contribuant à faire évoluer la jurisprudence internationale sur les violences sexuelles et la torture.
En avril 2017, la Chambre d’appel des CAE avait confirmé la condamnation et accordé environ 123 millions d’euros de réparations à près de 7 400 victimes identifiées.
Des réparations toujours incomplètes
Malgré cette victoire judiciaire historique, les réparations promises restent largement inachevées. Human Rights Watch et la Commission internationale de juristes rappellent qu’en 2024, le gouvernement tchadien a versé environ 15 millions d’euros aux survivants et aux familles des victimes, soit environ 1 400 euros par bénéficiaire. Une mesure jugée insuffisante et entachée d’irrégularités.
Le fonds fiduciaire mis en place par l’Union africaine afin de collecter et distribuer les réparations ordonnées par les Chambres africaines extraordinaires n’est toujours pas opérationnel.
Par ailleurs, les mesures symboliques décidées par la justice tchadienne — notamment la construction d’un mémorial et la transformation de l’ancien siège de la police politique en musée — n’ont jamais été appliquées.
Les organisations dénoncent également une tentative de « réhabilitation » de l’image de Hissène Habré par les autorités tchadiennes. Elles rappellent qu’en 2024, Reed Brody avait été expulsé du Tchad alors qu’il participait à une conférence consacrée à l’héritage du procès.
Un héritage judiciaire toujours vivant
Pour Liz Evenson, cette affaire a démontré qu’un ancien chef d’État africain pouvait être jugé par un tribunal régional soutenu par l’Union africaine, avec les victimes placées au cœur du processus judiciaire.
L’avocate tchadienne Jacqueline Moudeina estime, pour sa part, que le véritable héritage de cette affaire dépendra désormais de la volonté des autorités tchadiennes, de l’Union africaine, du Sénégal et des partenaires internationaux à appliquer intégralement les réparations promises aux victimes.
Dix ans après ce verdict historique rendu à Dakar, le procès Habré demeure ainsi une référence mondiale dans la lutte contre l’impunité, mais aussi un rappel que la justice ne saurait être complète sans réparation effective pour les survivants.

