Il n’a pas dit son nom.
Chronique · 4 juin 2026 -Pas une fois. Pas en ouverture, pas en clausule, pas au creux d’une périphrase. Ousmane Sonko n’existe nulle part dans le discours du 4 juin. Il en était pourtant le seul vrai destinataire — la présence la plus lourde d’une salle où il n’était pas.
En politique, l’absence n’est jamais neutre. C’est déjà une phrase.
Austin a passé sa vie sur une distinction simple et vertigineuse : il y a ce que les mots disent, et il y a ce que les mots font. On promet, on menace, on rompt, on absout — en ayant l’air de décrire. Le langage ne reflète pas le monde. Par moments, il le fabrique.
Ce 4 juin, Diomaye Faye n’a pas prononcé un hommage. Il a accompli un acte. Une mise en demeure, drapée dans le velours d’une cérémonie d’État.
Tout le reste découle de là.
Voyez d’abord ce qu’il fait à l’image de Sonko — à ce que Goffman nommait la face, cette figure de soi que chacun défend dans le regard des autres. On attendait peut-être que le président abîme la face de son ancien Premier ministre. Il fait l’inverse, et c’est bien plus redoutable : il en relève le prix.
En érigeant Wade — l’homme qui perdit sans aigreur et gagna sans revanche — en mètre étalon de la grandeur, Diomaye installe dans l’espace public une mesure à laquelle tout geste futur de Sonko sera comparé. Ce choix n’est pas neutre dans un pays où Wade a durablement incarné la figure du « père institutionnel » : celui qui, en 2000 comme en 2012, a su transformer une défaite ou une victoire en moment national plutôt qu’en règlement de comptes. En rappelant cette mémoire collective, Diomaye ne cite pas seulement un homme : il convoque un précédent qui pèse sur le présent.
Le piège n’a pas de barreaux. Il a une norme. Se montrer grand, désormais, c’est ratifier le cadre posé par Diomaye ; refuser de l’être, c’est se peindre soi-même en homme de rancune. Les deux issues mènent au même seuil.
Watzlawick avait un mot pour cela : la double contrainte. Un message qui enferme son destinataire entre deux ordres contradictoires dont aucune obéissance ne libère. L’École de Palo Alto en avait fait une clé des pathologies familiales. La politique en fait, depuis toujours, une arme. Sois digne, dit le discours à Sonko — sachant que la dignité, telle qu’il vient d’en fixer les termes, exige le retrait, le silence, la patience. Quelle que soit la réponse, c’est Diomaye qui gagne le tour.
Reste à comprendre comment un tel piège se pose sans jamais se nommer.
Par l’indirect. Kerbrat-Orecchioni a montré que nos paroles font presque toujours plus, ou autre chose, que ce qu’elles énoncent — la politesse n’étant que l’art de ne pas dire tais-toi. Décoder cet écart suppose une connivence culturelle ; et c’est exactement cette connivence que Diomaye réveille chez un auditoire sénégalais qui sait lire entre les lignes mieux que personne.
« L’adversaire d’aujourd’hui peut devenir le partenaire du lendemain » : sur le papier, sagesse wadeiste. En situation, offre de négociation — par une porte dont lui seul tient la clenche. « Nos désaccords demeurent des désaccords entre frères » : sur le papier, appel fraternel. En situation, assignation. Cette réception confirme que l’indirect n’est pas un code : c’est une compétence collective.
Car ranger Sonko parmi les frères, c’est lui retirer d’avance les droits de l’ennemi. Un frère ne renverse pas. Un frère ne descend pas dans la rue. Un frère attend.
Et pendant qu’il assigne, Diomaye se compose.
Maingueneau appelait ethos discursif cette image que l’orateur ne déclare pas mais sécrète — par le grain de sa voix, le choix de ses silences, la hauteur de son registre. Diomaye ne dit jamais je suis au-dessus de la mêlée. Il parle de Wade, de patience, de siècle et de nation, là où le pays entier guette un mot sur la crise — et cette sérénité affichée devient la chose même qu’elle prétendait seulement montrer.
C’est le cœur du performatif. Il ne décrit pas son calme : il le produit en le jouant. La sérénité n’est pas le sujet du discours. Elle en est l’effet. Dire, ici, c’est faire ; et ce que Diomaye fait, sous couvert de commémorer un centenaire, c’est reconfigurer le rapport de forces d’un seul mouvement de parole.
Une question demeure, que la seule pragmatique ne tranchera pas.
Austin le rappelait : un acte de langage n’est « heureux » que si les conditions en sont réunies. On ne marie pas sans l’autorité de marier. On ne nomme pas une règle sans le pouvoir de l’imposer. La performativité n’est pas une magie — elle est un crédit, et ce crédit, Diomaye le négocie encore.
Il a congédié Sonko ; Sonko préside l’Assemblée. Il a posé les règles ; Sonko ne les a pas signées. Il a ouvert une porte de sortie honorable ; Sonko n’a pas dit s’il la franchirait.
Et c’est ici que le rapport de forces institutionnel rejoint la pragmatique : un discours peut fixer un cadre, mais il ne peut pas, à lui seul, produire l’obéissance. La performativité trace la ligne ; la politique décide qui la franchit.
Le discours du Grand Théâtre est un acte parfait dans sa forme. Mais sa réussite dépend d’un homme qui n’était pas dans la salle — et qui, lui, n’a pas encore parlé.
C’est tout le paradoxe de la parole quand elle se fait souveraine : elle croit clore le débat, et elle ne fait que passer la parole.
Mamadou Thiam
Directeur Général, Primus Inter Pares
Expert en Stratégies, Performance et Transition

