Affaire Noura Ba : Le Prix Du Silence Face Aux Discours Xénophobes (Boubacar Sèye)

Il y a des silences qui rassurent, et d’autres qui inquiètent. Il y a des paroles que l’on banalise au nom de la liberté d’expression, jusqu’au jour où elles nous obligent à regarder en face les fractures qu’elles peuvent contribuer à creuser dans notre société. L’affaire Noura nous invite précisément à cette réflexion.

Peut-on condamner les paroles d’une personne sans s’interroger sur le climat dans lequel elles s’inscrivent ? Peut-on dénoncer des insultes tout en refusant de voir les discours de stigmatisation qui, depuis quelque temps, alimentent les tensions autour de l’origine et de l’appartenance nationale ?

Pour ma part, je considère que ces deux exigences ne sont nullement contradictoires. Elles sont, au contraire, indispensables à toute société qui entend préserver sa cohésion, sa dignité et son vivre-ensemble.

Quand les mots deviennent un danger pour le vivre-ensemble

Au Sénégal, les discours visant les Peuls et les ressortissants guinéens, notamment ceux attribués à Tahirou Sarr, soulèvent une question fondamentale : jusqu’où peut-on laisser prospérer les paroles qui désignent des communautés entières comme des boucs émissaires en raison de leurs origines ?

Lorsqu’un discours politique ou public installe progressivement le soupçon envers une communauté, réduit des individus à leur nationalité ou présente leur présence comme une menace, le danger ne réside pas seulement dans les mots prononcés. Il réside également dans ce qu’ils peuvent produire dans les consciences : la méfiance, la stigmatisation, le rejet et, parfois, la banalisation de comportements discriminatoires.

L’Etat ne doit pas laisser  Tahirou Sarr et ceux qui portent les mêmes discours de haine attiser les tensions et mettre le feu à notre sous-région. L’Afrique n’a pas besoin d’une guerre des pauvres contre les pauvres, encore moins d’un affrontement entre des peuples que l’histoire, la géographie et les épreuves de la vie ont toujours rapprochés. Elle a besoin de paix, de fraternité et de solidarité, pas de divisions alimentées par la xénophobie.

 

La xénophobie ne commence pas nécessairement par la violence. Elle peut commencer par une parole, se nourrir de l’indifférence et se renforcer lorsque ceux qui devraient alerter choisissent de se taire.

C’est précisément pourquoi les discours publics qui visent des groupes en raison de leur origine méritent une réponse ferme, responsable et constante. La liberté d’expression est un droit fondamental. Elle ne saurait toutefois devenir un prétexte pour banaliser les discours de haine ou encourager la discrimination.

Le silence : une responsabilité collective

Ce qui m’interpelle profondément dans cette affaire, c’est la question de notre responsabilité collective face aux discours de stigmatisation.

Pourquoi attendons-nous souvent qu’une polémique éclate pour nous interroger sur les conséquences possibles de certaines paroles ? Pourquoi la prévention semble-t-elle parfois céder la place à l’indignation tardive ? Pourquoi faut-il attendre que les tensions deviennent visibles pour rappeler que la dignité humaine ne dépend ni d’un passeport, ni d’une ethnie, ni d’un lieu de naissance ?

Les responsables politiques, les institutions, les médias et les acteurs de la société civile ont tous un rôle à jouer. Lorsqu’une parole publique risque d’alimenter le rejet d’une communauté, la réponse ne devrait pas dépendre des intérêts politiques du moment ou de l’identité de la personne qui la prononce.

Se taire face à la stigmatisation, c’est prendre le risque de laisser s’installer l’idée que certaines personnes peuvent être moins respectées que d’autres en raison de leurs origines.

Je ne prétends pas que chaque controverse soit la conséquence directe d’un discours particulier. Mais je refuse que nous négligions l’influence possible des paroles publiques sur le climat social. Une société responsable doit savoir prévenir les tensions avant qu’elles ne deviennent des fractures.

Noura Ba : condamner les insultes sans renoncer à la vérité

Je tiens cependant à être parfaitement clair : je ne cautionne pas les insultes attribuées à Noura Ba. La dénonciation de la xénophobie ne donne à personne un permis d’insulter, d’humilier ou d’attaquer autrui. La colère, même lorsqu’elle est nourrie par un sentiment d’injustice, ne dispense pas du respect des règles qui rendent possible le débat public.

Il serait donc erroné de justifier des insultes au seul motif qu’elles s’inscriraient dans une réaction à des propos jugés stigmatisants. Mais il serait tout aussi réducteur de s’arrêter aux mots de Noura Ba sans examiner plus largement les tensions identitaires et les discours de rejet qui traversent le débat public.

Condamner les insultes ne doit pas conduire à oublier la question de fond. Et dénoncer la xénophobie ne doit pas conduire à excuser les insultes.

C’est cette double exigence qui doit guider notre réflexion : la responsabilité individuelle, d’une part, et la responsabilité collective face à la banalisation des discours discriminatoires, d’autre part.

Une société démocratique ne peut pas choisir les principes qu’elle défend en fonction des personnes concernées. Le respect de la dignité humaine doit être une exigence universelle.

Le Sénégal ne doit pas jouer avec le feu identitaire

Le Sénégal s’est construit sur une longue tradition de coexistence, de brassage humain et de liens historiques avec ses voisins. Les relations entre Sénégalais et Guinéens, tout comme la diversité des communautés qui composent notre pays, font partie d’une réalité humaine et sociale qu’aucune polémique ne devrait effacer.

Cela ne signifie pas que toutes les questions relatives à la nationalité, à l’immigration ou à la citoyenneté doivent être soustraites au débat. Ces sujets peuvent et doivent être discutés. Mais ils doivent l’être avec des arguments, des faits et le respect des personnes, jamais à travers la désignation d’une communauté comme responsable des difficultés du pays.

Nous devons pouvoir débattre de nos politiques publiques sans transformer nos différences en lignes de fracture. Nous devons pouvoir défendre les intérêts du Sénégal sans faire de l’étranger un ennemi par principe. Nous devons pouvoir exprimer nos désaccords sans fragiliser les fondements de notre vivre-ensemble.

Le patriotisme ne se mesure pas à la violence des paroles prononcées contre ceux que l’on considère comme étrangers. Il se mesure aussi à notre capacité de défendre les valeurs de justice, de dignité et de fraternité qui donnent un sens à notre communauté nationale.

Ne pas attendre qu’il soit trop tard

L’affaire Noura doit être l’occasion d’un examen de conscience. Non pas pour distribuer des condamnations à la hâte, ni pour désigner un responsable unique de toutes les tensions, mais pour interroger notre manière de réagir aux discours susceptibles d’opposer les communautés.

Il faut condamner les insultes. Il faut dénoncer les discours de stigmatisation lorsqu’ils sont établis. Il faut refuser les amalgames. Il faut également rappeler aux responsables publics que leurs paroles peuvent avoir une portée qui dépasse leurs intentions immédiates et qu’elles appellent, à ce titre, une responsabilité particulière.

Les institutions doivent appliquer les règles avec impartialité. Les médias doivent contextualiser les controverses sans attiser les tensions. Les citoyens doivent refuser que la haine soit normalisée au nom de la politique, de l’identité ou de la liberté d’expression.

Car le véritable enjeu dépasse une personne, une polémique ou un affrontement ponctuel. Il concerne le type de société que nous voulons construire et transmettre aux générations futures.

Une société ne se fragilise pas seulement lorsque la haine éclate au grand jour. Elle peut aussi se fragiliser lorsque les premiers signaux sont minimisés, lorsque les alertes sont ignorées et lorsque le silence finit par être confondu avec l’acceptation.

L’affaire Noura ne doit donc être ni un prétexte pour justifier les insultes, ni un écran de fumée derrière lequel disparaîtrait la question des discours xénophobes.

Notre responsabilité est de tenir les deux bouts de cette exigence : refuser les insultes et combattre la stigmatisation ; défendre la liberté d’expression et condamner les discours discriminatoires ; préserver le débat démocratique sans sacrifier la dignité humaine.

Parce qu’au bout du compte, le prix du silence face à la haine peut être bien plus lourd que le courage de la dénoncer à temps.

Le Sénégal mérite un débat public à la hauteur de son histoire, de sa diversité et de ses ambitions. Un Sénégal où personne n’aura à justifier sa dignité en raison de son origine, et où aucun discours, quelle que soit la personne qui le porte, ne sera placé au-dessus des principes du respect et de l’égalité humaine.

 

Boubacar Sèye

Chercheur-consultant en migrations internationales

Président d’horizon Sans Frontières – Observatoire Africain contre la xénophobie

Dieyna SENE
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