Je regrette de vous le dire Professeur, mais votre texte laisse apparaître une série de contradictions qui méritent d’être relevées.
D’un côté, vous semblez appeler à une gouvernance responsable et rationnelle ; de l’autre, vous reprochez au Premier ministre Ousmane Sonko de rendre publics des faits qui interrogent précisément la gestion passée de l’État et l’équilibre de certains engagements contractuels.
Comme si, dans votre raisonnement, la parole qui révèle les dysfonctionnements devenait plus problématique que les dysfonctionnements eux-mêmes.
Ce type de position est bien connu en théorie politique : on s’offusque parfois davantage de la publicisation des problèmes que des problèmes eux-mêmes. Or, comme l’a montré Jürgen Habermas, la vitalité démocratique repose sur la transparence et la circulation de l’information dans l’espace public. Une démocratie mature ne se construit pas dans le silence, mais dans l’exposition et la discussion des faits.
Il est donc surprenant de porter un jugement aussi catégorique sur la communication du Premier ministre. En sciences politiques, la communication gouvernementale n’est pas un simple exercice de convenance technocratique, elle constitue un instrument stratégique de gouvernance.
Lorsque le chef de gouvernement Ousmane Sonko évoque publiquement certains dossiers, il ne s’adresse pas seulement aux marchés ou aux cercles administratifs, mais également au peuple souverain qui a le droit de connaître la réalité de la gestion publique.
D’ailleurs, ces contrats léonins, ces détournements et ces honteuses surfacturations de plusieurs milliards de francs que le contribuable doit aujourd’hui supporter auraient pourtant mérité (mais peut-être suis-je naïf) une indignation au moins aussi vive que celle que certains manifestent si promptement lorsqu’il s’agit de commenter les prises de parole du Premier ministre. Votre texte, à cet égard, se distingue davantage par le silence qu’il observe sur la gestion de l’ancien régime que par la rigueur de l’analyse qu’il prétend proposer.
Ensuite, votre position traduit une forme de frilosité que l’on retrouve malheureusement chez une partie de notre intelligentsia, intelligentsia qui, trop souvent, ne semble mobiliser toute sa sagacité que lorsqu’il s’agit de s’ériger en contempteur d’Ousmane Sonko, plutôt que lorsqu’il faut défendre la pleine souveraineté de l’État face aux grandes multinationales.
L’histoire économique et politique mondiale montre exactement l’inverse de ce que semble suggérer votre prudence. Les États qui ont consolidé leur développement sont précisément ceux qui ont su affirmer leur souveraineté dans leurs relations avec les acteurs économiques globaux. Comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau : « la souveraineté ne peut être représentée, pour la même raison qu’elle ne peut être aliénée ».
Dans le même esprit, Max Weber rappelait que l’État moderne se définit notamment par sa capacité à exercer une autorité légitime sur les décisions engageant la collectivité. Cette autorité inclut nécessairement la faculté d’examiner, de corriger ou de renégocier des engagements contractuels lorsqu’ils apparaissent contraires à l’intérêt général.
Dans ce contexte, rappeler les termes de certains contrats, dénoncer d’éventuels déséquilibres ou annoncer la volonté de les réexaminer ne relève nullement d’une imprudence économique. C’est, au contraire, un acte politique de souverainisme assumé. Comme le souligne l’économiste Dani Rodrik, le développement durable des nations suppose que les États conservent une marge de souveraineté politique suffisante pour définir leurs propres priorités économiques.
Il faut donc éviter d’installer dans le débat public une sorte de complexe d’infériorité juridique ou économique face aux multinationales. Les États disposent de leviers juridiques, diplomatiques et politiques réels dans la gestion et, au besoin, la renégociation de leurs engagements contractuels. L’histoire contemporaine de l’Amérique latine à l’Asie regorge d’exemples d’États qui ont rééquilibré leurs relations avec les grandes firmes sans compromettre leur attractivité économique.
Au fond, au-delà des appréciations subjectives que l’on peut porter sur la forme de la communication gouvernementale, ce qui est posé aujourd’hui est une question beaucoup plus fondamentale : la réaffirmation du principe selon lequel les intérêts nationaux doivent primer dans la gestion des ressources et des engagements de l’État.
Et dans l’histoire politique des États modernes, cela porte un nom simple : l’exercice de la souveraineté.
Une souveraineté que nous, Pastefiens, assumons pleinement et sans complexe !

