La tension est montée d’un cran dans la zone du Lac Tanma. Excédés par les difficultés de commercialisation de leurs récoltes, des centaines de producteurs d’oignons ont manifesté leur colère à Ngomène. Ils accusent l’Agence de régulation des marchés (ARM) d’avoir favorisé les agro-business au détriment des exploitants locaux, mettant ainsi en péril toute une campagne agricole et l’avenir de milliers de familles.
La colère ne retombe pas chez les producteurs d’oignons de la zone du Lac Tanma. Selon les informations publiées par le quotidien L’As, les exploitants agricoles sont descendus dans les rues de Ngomène pour dénoncer une crise de commercialisation qui menace leurs revenus et, à terme, la survie même de leurs exploitations. Vêtus de rouge et portant des sacs d’oignons vides sur la tête, ils ont voulu attirer l’attention des autorités sur une situation qu’ils jugent devenue intenable.
À l’origine de leur mouvement d’humeur, les producteurs pointent du doigt une décision de l’Agence de régulation des marchés (ARM), accusée d’avoir autorisé la mise sur le marché des stocks détenus par les grandes exploitations agro-industrielles, alors que les petits producteurs peinent toujours à écouler leurs propres récoltes.
Président du Conseil d’administration de la société coopérative regroupant les communes de Diender, Mont-Rolland, Keur Moussa et Pout, Doudou Diop explique que les récoltes, effectuées depuis le mois de mars, restent en grande partie invendues. Faute de chambres froides ou d’infrastructures modernes de stockage, les producteurs sont contraints de conserver leurs oignons à l’air libre ou sous des abris de fortune. Mais avec l’installation de l’hivernage, cette méthode n’est plus viable. L’humidité accélère la détérioration des récoltes, dont une partie est désormais perdue ou même utilisée pour nourrir le bétail.
D’après L’As, cette situation est d’autant plus incompréhensible pour les producteurs que leurs oignons sont réputés pour leur excellente qualité et leur capacité de conservation pouvant atteindre cinq à six mois dans des conditions normales. Ils affirment avoir investi massivement dans cette campagne grâce à des prêts contractés auprès des banques, avec l’espoir de vendre leurs produits à des prix permettant de couvrir leurs charges et de préparer la prochaine saison.
Mais leurs calculs ont été bouleversés par l’arrivée sur le marché des productions issues des agro-business. Disposant d’importantes capacités de stockage, ces entreprises écoulent aujourd’hui leurs stocks à des prix largement inférieurs aux coûts supportés par les petits producteurs. Selon les responsables de la filière, certains sacs de première qualité sont vendus à seulement 7 500 FCFA, tandis que la seconde qualité est proposée à 3 500 FCFA. À ces niveaux de prix, les exploitants familiaux estiment vendre à perte.
Les manifestants disent d’autant moins comprendre cette évolution que, quelques jours auparavant, le directeur général de l’ARM, Babacar Sembène, s’était rendu dans la zone pour évaluer les stocks disponibles en prévision du Magal et du Mawlid. À cette occasion, expliquent-ils, il leur aurait assuré que les petits producteurs seraient prioritaires pour l’écoulement de leurs récoltes avant toute ouverture du marché aux grandes exploitations.
Toujours selon L’As, une réunion organisée peu après au ministère du Commerce avait même laissé espérer une commercialisation des sacs d’oignons entre 9 000 et 10 000 FCFA afin de tenir compte de la hausse des coûts de production. Les producteurs affirment donc avoir été surpris de voir, quelques jours plus tard, les productions des agro-business envahir le marché avec l’aval de l’ARM.
Président des producteurs de Ngomène et de ses environs, Amadou Dème décrit une situation dramatique dans les périmètres agricoles où des tonnes d’oignons pourrissent sous les yeux des exploitants. À ses yeux, cette crise relève directement de la responsabilité de l’Agence de régulation des marchés et du ministère du Commerce. Il va jusqu’à réclamer le départ du directeur général de l’ARM, qu’il accuse d’avoir pris des décisions contraires aux engagements formulés lors de sa visite sur le terrain.
Au-delà des pertes immédiates, les producteurs alertent sur les conséquences économiques de cette crise. Ils redoutent de ne plus être en mesure de rembourser leurs crédits bancaires, d’acheter les intrants nécessaires ou encore de financer la prochaine campagne agricole. Pour eux, c’est tout le modèle de l’agriculture familiale qui risque d’être fragilisé, compromettant au passage les ambitions nationales en matière de souveraineté alimentaire.
Face à cette situation, les organisations paysannes du Lac Tanma appellent les autorités à mettre en place une véritable politique de commercialisation des produits horticoles. Elles demandent également la suspension temporaire de la commercialisation des stocks détenus par les agro-business afin de permettre aux petits producteurs, dépourvus de moyens modernes de conservation, d’écouler leurs récoltes avant qu’elles ne soient définitivement perdues.

