A quelque chose, malheur est bon, renseigne le dicton populaire.
Les inquiétudes suscitées par les rivalités du moment qui se transposent dans le champ institutionnel, fragilisant le système de gouvernance, révèlent peut-être une réalité plus profonde sur notre système politique : le problème du Sénégal n’est pas seulement l’hyperprésidentialisme souvent dénoncé. Il réside aussi, et peut-être surtout, dans notre mode d’élection des députés.
Le système actuel produit des majorités parlementaires artificiellement écrasantes, qui ne reflètent pas fidèlement la diversité réelle du vote des Sénégalais. Et c’est précisément là que naissent beaucoup de nos déséquilibres institutionnels.
Le cas de Pastef est révélateur. Avec environ 55% des suffrages aux dernières législatives, la coalition s’est retrouvée avec près de 132 députés sur 165, soit 80% des sièges. Pourtant, si ce score avait été transposé de manière strictement proportionnelle, la majorité aurait obtenu environ 85 députés. Une majorité confortable, certes, mais pas écrasante, et beaucoup plus conforme à la réalité électorale du pays. Cela vaut quasiment pour toutes les législatures que le pays a connu jusque-là.
Cette distorsion est la conséquence directe d’un système qui accorde une place trop importante au scrutin majoritaire, au détriment de la proportionnelle. Résultat : des Assemblées nationales dominées par des blocs quasi hégémoniques, qui finissent souvent par devenir des chambres d’enregistrement au service exclusif du pouvoir exécutif ou de la majorité du moment.
Or une démocratie mature ne devrait pas chercher à fabriquer des majorités mécaniques. Elle devrait chercher à refléter le plus fidèlement possible les sensibilités politiques du pays.
C’est pourquoi une réforme profonde du mode de scrutin mérite aujourd’hui d’être posée sereinement dans le débat public.
Pourquoi ne pas envisager, par exemple, une proportionnelle intégrale autour d’une liste nationale unique ? Une liste construite de manière équilibrée pour refléter les différents départements du Sénégal selon leur poids démographique : Dakar, Touba, Thiès, Saint-Louis, Kaolack, Ziguinchor… jusqu’à couvrir l’ensemble du territoire.
Chaque parti ou coalition obtiendrait alors un nombre de députés correspondant réellement à son poids électoral. Chaque voix compterait davantage. Et l’Assemblée nationale deviendrait enfin le miroir plus fidèle de la diversité politique du Sénégal.
Une telle réforme permettrait de sortir de la logique des majorités écrasantes construites par le système électoral plutôt que par l’adhésion populaire réelle. Elle favoriserait davantage de dialogue, de compromis et de responsabilité dans la gouvernance.
D’autres pistes peuvent naturellement être explorées : renforcer la proportionnelle tout en maintenant un ancrage territorial, introduire des seconds tours au niveau des circonscriptions, ou encore combiner représentation locale et représentation nationale. Le modèle reste à construire et à adapter à nos réalités.
Mais le débat mérite d’être ouvert.
Car au fond, une démocratie solide ne se mesure pas seulement à la tenue régulière des élections. Elle se mesure aussi à la capacité des institutions à refléter fidèlement la pluralité des opinions et à empêcher les dérives liées aux concentrations excessives de pouvoir.
Le Sénégal gagnerait certainement à réformer son système pour construire des majorités plus représentatives, plus équilibrées et plus respectueuses de la diversité politique du pays.
Ce serait peut-être l’une des réformes démocratiques les plus utiles pour l’avenir.
Et cela ouvre la voie à un autre débat de fond, penser et mettre en place une architecture de gouvernance démocratique qui nous ressemble davantage plutôt que simplement se contenter des systèmes hérités.
Souley Wade

