La séquence politique que vit actuellement le Sénégal mérite d’être observée avec lucidité, loin des passions partisanes et des fidélités de circonstance.
L’état des lieux est relativement simple.
Deux hommes ont accompli ce que beaucoup jugeaient impossible. Après des années d’opposition, de répression, d’épreuves judiciaires et de mobilisation populaire, ils ont conquis le pouvoir avec un soutien populaire exceptionnel. Cette victoire n’était pas seulement électorale. Elle était aussi symbolique. Elle incarnait une promesse de rupture, de justice, de transparence et de transformation profonde de l’État.
Pourtant, depuis plusieurs mois, le débat national semble de moins en moins porter sur les difficultés des Sénégalais et de plus en plus sur les relations entre les deux principaux artisans de cette victoire.
Quelles que soient les responsabilités respectives des uns et des autres, un constat s’impose : la crise est devenue une réalité politique à part entière.
Le problème n’est pas qu’il existe des divergences. Dans toutes les démocraties, les désaccords entre dirigeants sont normaux. Le problème est que ces divergences occupent désormais une place disproportionnée dans la vie publique.
Les citoyens assistent à un spectacle politique dont ils peinent à comprendre les ressorts profonds. Les souteneurs des deux camps sont désorientés. Les adversaires eux-mêmes peinent parfois à suivre les évolutions de la situation. Les interprétations se multiplient tandis que les explications officielles demeurent insuffisantes.
Pendant ce temps, les difficultés quotidiennes restent intactes.
Le coût de la vie demeure une préoccupation majeure.
Le chômage continue d’affecter des milliers de jeunes.
L’insalubrité progresse dans de nombreuses localités.
L’urbanisation anarchique défigure les espaces publics.
Les interrogations sur la dette publique persistent.
La reddition des comptes avance mais continue de susciter des attentes considérables.
Les services publics restent confrontés à d’importants défis.
Autrement dit, les problèmes qui ont justifié l’alternance n’ont pas disparu.
C’est précisément là que réside le risque politique.
À force de prolonger une confrontation dont les contours restent flous, les protagonistes donnent l’impression de consacrer davantage d’énergie à leurs rapports mutuels qu’à la résolution des difficultés qui affectent la population.
Plus inquiétant encore, cette situation commence à produire un effet paradoxal : ceux qui avaient porté le changement avec enthousiasme deviennent perplexes, tandis que ceux qui s’y opposaient retrouvent progressivement des arguments.
Une démocratie ne se nourrit pas durablement de conflits internes. Elle se nourrit de résultats.
Les électeurs n’ont pas accordé leur confiance pour assister à une compétition de légitimités, à un affrontement de récits ou à une bataille de positionnement institutionnel. Ils ont voté pour l’amélioration de leurs conditions d’existence.
L’histoire politique est souvent sévère avec les dirigeants qui oublient cette réalité.
Le peuple peut comprendre les rivalités. Il peut accepter les divergences. Il peut même tolérer les ambitions. Mais il devient beaucoup plus exigeant lorsque les querelles semblent prendre le pas sur les urgences nationales.
Aujourd’hui, la véritable question n’est plus de savoir qui a raison ou qui a tort dans le différend opposant les deux hommes.
La véritable question est de savoir combien de temps encore le Sénégal peut se permettre que son énergie politique soit absorbée par cette confrontation alors que les attentes sociales, économiques et institutionnelles demeurent immenses.
Car au bout du compte, ni les justifications des uns ni les accusations des autres ne feront baisser les prix, ne créeront des emplois, ne nettoieront les villes, ne réduiront la dette ou ne renforceront les services publics.
Seules les actions produisent ces résultats.
Et c’est précisément sur ces résultats que les Sénégalais jugeront, demain, l’ensemble des acteurs de cette séquence politique.
Aucun Sénégalais ne vit en 2029. Les familles vivent en 2026, avec leurs difficultés, leurs charges et leurs attentes. Le peuple a consenti des sacrifices pour le changement, pas pour assister pendant plusieurs années à une rivalité entre les deux héros de 2024. Plus cette querelle dure, plus elle éloigne les dirigeants de l’essentiel : améliorer concrètement la vie des citoyens.
Boubacar Tall

