Le 26 juillet 2020 disparaissait à Dakar Babacar Touré, à l’âge de soixante-neuf ans. Son nom continue de résonner comme celui de l’un des plus grands bâtisseurs de la démocratie sénégalaise. Journaliste, entrepreneur de presse, homme engagé et membre fondateur du Groupe Sud Communication, il a consacré toute son existence à une conviction qui n’a jamais varié.
La liberté d’informer ne constitue pas une faveur consentie par le pouvoir. Elle est un droit fondamental des citoyens et l’une des conditions essentielles de toute démocratie digne de ce nom.
L’histoire interdit d’attribuer aux disparus des combats qu’ils n’ont pas eu le temps de mener. Mais elle autorise à prolonger leur pensée lorsqu’elle s’est construite autour de principes suffisamment constants pour éclairer les problématiques du présent. À cet égard, il est difficile d’imaginer que Babacar Touré serait demeuré silencieux face aux tensions qui traversent aujourd’hui le paysage médiatique sénégalais.
Dans un moment où les contre-pouvoirs sont perçus comme des obstacles plutôt que comme des piliers de la démocratie, il aurait certainement rappelé qu’un pouvoir sûr de sa légitimité, ne redoute jamais une presse libre. Il accepte la contradiction parce qu’il sait qu’elle participe à la vitalité des institutions et renforce la confiance des citoyens.
Face aux tentatives qui mobilisent les instruments de l’État pour réduire l’espace d’expression des médias critiques, à exercer des pressions administratives, financières ou réglementaires sur les entreprises de presse ou à installer un climat susceptible de décourager les voix indépendantes, Babacar Touré aurait sûrement élevé la voix. Non pour défendre une corporation, mais parce qu’il considérait que chaque recul de la liberté d’informer constitue avant tout une régression des droits du citoyen.
L’homme qui avait consacré sa vie à faire émerger une presse indépendante n’aurait sans doute jamais admis que l’on établisse une distinction entre des médias réputés fréquentables et d’autres condamnés à l’exclusion parce qu’ils refusent de se conformer à une ligne officielle ou à un discours dominant. Toute son œuvre repose sur une conviction simple selon laquelle la liberté éditoriale perd son sens dès lors qu’elle devient conditionnelle.
Il aurait également dénoncé toute tentative visant à substituer l’allégeance à la compétence, la conformité à l’esprit critique ou l’obéissance à la liberté de conscience.
Il savait que la presse ne peut remplir sa mission que si elle s’affranchit des injonctions du pouvoir comme des intérêts particuliers. Une information qui cherche avant tout à plaire cesse progressivement d’informer. Elle devient un instrument de justification plutôt qu’un outil d’éclairage de l’opinion.
Il aurait rappelé avec la même fermeté que l’indépendance économique des médias est le prolongement naturel de leur indépendance éditoriale. Une entreprise de presse fragilisée, privée de ses ressources ou soumise à une précarité organisée devient plus vulnérable aux influences extérieures. Défendre la liberté de la presse revenait donc également à préserver les conditions matérielles qui permettent aux rédactions d’exercer leur mission avec sérénité et dignité.
Babacar Touré aurait sans doute observé avec inquiétude la montée d’une période où les campagnes de discrédit, les procès d’intention et les jugements sommaires tendent à remplacer le débat contradictoire. Il aurait rappelé que la démocratie ne se nourrit ni de l’invective ni de la stigmatisation permanente, mais de la capacité des citoyens à confronter des idées, des faits et des arguments dans un climat de respect mutuel.
Il aurait refusé que l’esprit critique soit assimilé à une posture hostile envers les institutions. Informer ne signifie pas combattre un pouvoir. Interroger l’action publique ne revient pas à affaiblir l’État. Dans une démocratie, le journalisme ne constitue jamais un danger lorsqu’il reste fidèle aux faits et à la déontologie. Il représente au contraire l’un des mécanismes qui permettent aux institutions de se corriger, de s’améliorer et de conserver leur crédibilité.
Sans doute aurait-il insisté sur le fait que la première richesse d’une nation est dans sa capacité à entendre toutes les voix, y compris celles qui dérangent. L’unanimité apparente peut donner l’illusion de la stabilité, mais elle masque souvent un affaiblissement du débat public. Les sociétés qui progressent sont celles qui acceptent la contradiction comme une force et non comme une menace.
Babacar Touré aurait mis en garde contre la tentation de l’unanimisme. Les sociétés libres ne progressent jamais dans le silence imposé ni dans l’effacement des divergences. Elles avancent grâce à la confrontation pacifique des idées, à la pluralité des opinions et à l’acceptation des voix discordantes. Vouloir réduire ces dernières au silence n’a jamais renforcé une démocratie. Cela conduit inévitablement à l’appauvrissement du débat public et à l’affaiblissement des libertés.
Il aurait enfin appelé les journalistes à ne jamais céder ni à la peur ni à l’autocensure. Son parcours enseigne que la meilleure protection d’une rédaction réside dans sa crédibilité, dans la qualité de son travail et dans sa fidélité absolue à la vérité des faits. Il croyait davantage à la force des principes qu’à celle des rapports de force, davantage à la puissance de la raison qu’à celle des intimidations. Mais cette disposition au dialogue n’a jamais été synonyme de renoncement.
Chaque fois que les libertés fondamentales étaient en jeu, il savait faire preuve d’une fermeté exemplaire.
À ceux qui exercent aujourd’hui ce métier, il aurait probablement adressé un appel à la persévérance. Il leur aurait rappelé que la liberté de la presse ne disparaît jamais d’un seul coup.
Elle s’effrite progressivement lorsque les renoncements individuels finissent par produire un renoncement collectif. Elle se préserve au contraire par une vigilance quotidienne, par le refus des compromissions et par une fidélité constante aux exigences de la déontologie.
Après sa disparition, cet héritage est d’une actualité saisissante. Les technologies évoluent, les régimes se succèdent et les défis se renouvellent, mais une vérité reste immuable. La liberté de la presse ne s’apprécie jamais à l’aune de la manière dont un pouvoir traite les médias qui lui sont favorables. Elle se mesure à la place qu’il accepte de laisser à ceux qui le questionnent, le contredisent ou le critiquent.
C’est cette exigence que Babacar Touré a incarnée tout au long de sa vie. C’est aussi la raison pour laquelle il demeure l’une des figures les plus inspirantes de l’histoire du journalisme sénégalais, un homme dont l’œuvre continue d’éclairer tous ceux qui considèrent qu’il ne peut exister de démocratie véritable sans une presse libre, indépendante et courageuse.
Henriette Niang Kandé

