Les récentes prises de parole d’Ousmane Sonko interviennent dans un contexte politique marqué par des interrogations croissantes sur la gouvernance, les performances économiques et les équilibres au sommet de l’État. Elles révèlent, surtout, une stratégie de repositionnement politique qui mérite d’être analysée au-delà des déclarations et des effets de communication.
Depuis son accession aux responsabilités gouvernementales, le leader de Pastef n’est plus seulement un opposant. Il a été pendant plus de deux ans Premier ministre de la République et demeure, aujourd’hui, le principal leader politique de la majorité au pouvoir. Pourtant, son discours continue d’emprunter les ressorts classiques de la rhétorique populiste : dénonciation du système, désignation d’adversaires, victimisation et appel permanent au peuple.
Cette posture soulève une question fondamentale : peut-on simultanément exercer le pouvoir et se présenter comme extérieur à ses conséquences ?
Pendant plus de deux ans, Ousmane Sonko a occupé les plus hautes fonctions de l’État. Son parti contrôle aujourd’hui l’Assemblée nationale, une large partie de l’appareil gouvernemental, ainsi que plusieurs secteurs stratégiques de l’administration. Dans ces conditions, les difficultés économiques, les tensions sociales, les inquiétudes du secteur privé, les fermetures d’entreprises, les interrogations sur les libertés publiques ou encore les défis de l’éducation et de l’agriculture ne peuvent être analysés sans interroger le bilan de l’action gouvernementale.
Or, plutôt que d’assumer, pleinement, cette responsabilité, la stratégie observée semble consister à déplacer le débat vers un nouveau récit politique. L’objectif apparaît clair : conserver les avantages symboliques de l’opposition tout en bénéficiant des attributs du pouvoir.
Le message implicite est simple : «Je ne suis responsable de rien. Je reste l’allié du peuple contre le système» (au fait, c’est quoi le système??). Pourtant, cette posture se heurte à une réalité incontournable: Ousmane Sonko n’est pas un observateur extérieur du régime actuel. Il en est l’un des principaux architectes.
Non seulement, il collabore avec des hommes et des femmes ayant gouté aux délices du pouvoir, depuis les régimes des Présidents Diouf et Wade, mais, les députés qui contrôlent, aujourd’hui, l’Assemblée nationale ont été investis sous son leadership politique. Les grandes orientations gouvernementales ont été définies sous son autorité lorsqu’il dirigeait la Primature. Les principaux responsables administratifs et politiques, aujourd’hui, en fonction ont, pour beaucoup, été choisis ou soutenus par son camp politique.
Dès lors, il paraît difficile de présenter les difficultés actuelles comme la conséquence exclusive de facteurs extérieurs ou de décisions prises par d’autres. Gouverner implique une responsabilité. Et cette responsabilité ne disparaît pas avec un changement de fonction ou une nouvelle séquence politique.
Au-delà du bilan, une autre exigence démocratique mérite d’être posée : celle de la reddition des comptes.
Dans toute démocratie moderne, les responsables publics doivent rendre compte, non seulement, de leurs décisions, mais, également, de leur gestion des ressources publiques. Cette exigence concerne, naturellement, l’ancien Premier ministre, mais, aussi les ministres, directeurs généraux et responsables qui ont exercé des fonctions sous son autorité.
À ce titre, la question de la déclaration de patrimoine demeure légitime. Les Sénégalais sont en droit de connaître l’évolution du patrimoine des personnalités ayant occupé les plus hautes responsabilités de l’État. La transparence n’est ni une faveur, ni une option. Elle constitue l’un des fondements de la bonne gouvernance et de la confiance publique.
Ce devoir de « redevabilité » concerne, également les anciens ministres et les responsables de l’administration qui ont géré des budgets publics importants. L’exercice du pouvoir ne peut être dissocié de l’obligation de rendre compte.
Une autre contradiction mérite d’être soulignée. Comment continuer à dénoncer les privilèges du système tout en ayant pleinement bénéficié des avantages liés aux plus hautes fonctions de l’État ?
Pendant son passage à la Primature, Ousmane Sonko a disposé des prérogatives, des moyens et des symboles attachés à sa fonction. Utilisation des moyens de l’État, fonds politiques, déplacements officiels, transport aérien gouvernemental : autant d’éléments qui rappellent que l’exercice du pouvoir confère des privilèges mais également des devoirs.
On ne peut, durablement, dénoncer un système dont on a exercé les plus hautes responsabilités tout en évitant l’évaluation de son propre bilan.
Cette séquence politique révèle également une tendance plus profonde : la personnalisation croissante de la vie politique. Comme dans de nombreux mouvements populistes, le chef tend progressivement à devenir le centre de gravité du projet politique. Sa parole devient la référence ultime. Ses choix se confondent avec ceux du mouvement. Les divergences sont parfois interprétées comme des actes de déloyauté.
Cette logique favorise l’émergence de la figure du chef providentiel, présenté comme le seul capable d’incarner l’avenir du pays, tandis que les critiques ou les désaccords sont perçus comme de la…trahison, des menaces contre le projet lui-même.
Au-delà des personnes, c’est également, la question des institutions, qui se pose. Une démocratie solide repose sur l’équilibre entre la légitimité populaire et la légitimité institutionnelle. Lorsque la volonté d’un parti ou d’un leader tend à primer sur les règles et les contre-pouvoirs, les tensions deviennent inévitables.
Les dernières séquences politiques semblent ainsi révéler une bataille de leadership et de légitimité au cœur même du pouvoir. Derrière les discours, se dessine une lutte d’influence dont les conséquences pourraient peser durablement sur la stabilité institutionnelle du pays.
Face à cette situation, l’opposition démocratique, la société civile, les chefs religieux et coutumiers, les hommes de médias, sont appelés à recentrer le débat sur l’essentiel : le bilan des deux ans et trois mois de Sonko à la tête du gouvernement.
Quels engagements ont été respectés ? Quels résultats concrets ont été obtenus ? Quelles réponses sont apportées aux préoccupations quotidiennes des Sénégalais ? Quelles promesses restent encore à concrétiser ?
Car, au final, les citoyens jugent moins les discours que les résultats.
Dans une démocratie, gouverner ne consiste pas seulement à dénoncer un système. Gouverner, c’est assumer ses décisions, rendre compte de sa gestion, faire preuve de transparence sur son patrimoine, accepter l’évaluation de son action et répondre devant la nation des choix effectués.
On ne peut être simultanément l’architecte d’un système, le bénéficiaire de ses privilèges et son principal procureur.
C’est sur le terrain de la responsabilité, de la transparence et du bilan que se jouera la prochaine bataille politique au Sénégal. Et c’est également sur ce terrain que les Sénégalais attendent, désormais, des réponses. Tout le reste n’est que de la bouillie au chat!
*BBF*

