Sénégal • La Chronique Du Lundi : L’agneau qui voulait choisir son autel .. Par Mamadou Thiam Expert en stratégies

Sur le limogeage d’Ousmane Sonko, ou la République refusant de se gouverner à l’agenda d’un homme

Il y a, dans la chute d’Ousmane Sonko, une élégance de joueur d’échecs qui devrait retenir l’analyste avant d’émouvoir le militant. Car cette éviction n’est pas un accident : c’est l’aboutissement d’une partie où chacun, depuis des semaines, déplaçait ses pièces en annonçant son coup. Le président avait prévenu.

Dès le début du mois de mai, sur le ton d’un homme qui pose ses conditions plus qu’il ne s’épanche, Bassirou Diomaye Faye avait posé l’axiome : tant que le Premier ministre conserverait sa confiance, il resterait ; le jour où elle s’évanouirait, il y aurait un autre Premier ministre. On ne saurait être plus loyal dans l’avertissement, ni plus glacial dans la promesse. La suite ne fut pas une surprise. Elle fut l’exécution d’un plan — mais de quel plan, et de qui ? C’est là toute la question.

Pour la trancher, il faut d’abord regarder un calendrier. Trois dates, et leur chorégraphie dit tout. La séance de questions d’actualité au gouvernement, devant l’Assemblée, avait été fixée par la Conférence des présidents au 4 juin. Le congrès de Pastef, qui devait consacrer Ousmane Sonko candidat unique du parti à la présidentielle de 2029, était arrêté au 6 juin, son investiture au 7.

Lisez la séquence telle qu’elle était écrite : affronter le président à la tribune le 4, recevoir l’onction de la base les 6 et 7. À cette mécanique, il manquait une seule pièce pour devenir un destin : que la rupture avec le chef de l’État survînt à ce moment précis, ni avant ni après.

Car un homme limogé — ou démissionnaire — au lendemain de son sacre comme candidat de 2029, et après s’être posé en chantre de la transparence, n’est plus un Premier ministre congédié. C’est un martyr couronné. Le récit eût alors atteint sa complétude : la vertu persécutée et la légitimité populaire réunies dans la même semaine, sous le même projecteur.

Or que constate-t-on ?

Que Sonko a avancé son grand oral. La séance retenue pour le 4 juin s’est tenue le 22 mai — près de deux semaines plus tôt, sans qu’aucune explication officielle ne fût donnée à ce réaménagement, au point que la presse parlait d’un « retournement intrigant ».

Et que fit-il, à cette tribune anticipée ? Il n’a pas défendu son bilan : il a ouvert un procès. Il a reproché au président une « erreur » sur les fonds politiques, plaidé pour leur contrôle strict au nom de la transparence — « aucun centime du peuple ne doit être dépensé sans contrôle » —, et opposé au secret invoqué par le chef de l’État le modèle des démocraties où le Parlement audite ces enveloppes.

La manœuvre, dès lors, se donne à lire. En se posant en gardien de la probité à la veille présumée de son couronnement, Sonko ne répondait pas : il fabriquait. Il fabriquait le décor d’une éviction qui, survenant ensuite, ne pourrait plus être lue que d’une seule façon — celle du président qui se débarrasse d’un homme trop épris de lumière.

L’agneau du sacrifice, oui — mais un agneau qui aurait choisi lui-même son autel, l’heure de l’immolation, et l’inscription gravée au fronton : est tombé celui qui voulait la transparence. La transparence comme linceul : il fallait y penser.

C’est habile. C’est même, tactiquement, la seule sortie qui transforme une défaite institutionnelle en capital pour 2029 — pourvu que l’adversaire respecte le tempo qu’on lui impose. Reste une ironie que la stratégie n’efface pas, et que l’Histoire retiendra peut-être avant le reste : on ne brandit pas impunément la transparence comme une arme. Celui qui en fait son étendard s’oblige à n’avoir rien à cacher derrière. Choisir ce terrain-là pour livrer bataille, c’est s’exposer à ce que l’arme se retourne — car la lumière qu’on réclame pour l’autre finit toujours par éclairer aussi celui qui tient la lampe. Mais c’est là une autre histoire, qui mérite son heure.

Car en face, le président jouait une autre partition, et sur un autre rythme. Pendant que Sonko précipitait, Faye prenait son temps. Il avait renvoyé devant l’Assemblée, par courrier du 7 mai et au nom de l’article 73, cette loi sur les articles L29 et L30 que la majorité avait taillée — disons les choses — à la mesure de son Premier ministre ; puis il l’avait promulguée le 12, s’acquittant de sa dette envers Sonko avant de solder le compte politique.

Et il avait ouvert, du 21 au 31 mai, non le théâtre coutumier du dialogue national, mais une série d’audiences feutrées, en tête-à-tête, avec les anciens Premiers ministres et les forces vives de la nation — Soumaré, Aminata Touré, Abdoul Mbaye, Amadou Bâ, toute la mémoire institutionnelle de la République. Faye construisait une scène. Il lui fallait des témoins. Et c’est au cœur même de cette séquence d’écoute nationale qu’est tombé le décret du 22 mai.

Reste alors la question qui devrait occuper quiconque pense la décision politique en stratège plutôt qu’en supporter : Diomaye, en frappant tôt — bien avant le congrès, et le lendemain de l’oral anticipé de Sonko —, a-t-il subi l’agenda de son Premier ministre, ou l’a-t-il déjoué ? Subir : limoger en pleine séquence de consultations, au lendemain d’une provocation à la tribune, c’est risquer que l’acte soit lu comme une riposte nerveuse, une réaction et non une souveraineté.

Déjouer : frapper avant le 6 juin, c’est précisément interdire à Sonko la complétude de son récit. C’est le congédier comme Premier ministre, et non le laisser tomber comme candidat consacré. C’est casser l’enchaînement tribune-congrès-investiture au seul endroit où il était encore cassable. L’homme qui voulait être immolé sur l’autel du sacre se retrouve démis sur le parquet ordinaire d’un Conseil — et la nuance, en politique, fait toute la différence entre une légende et une carrière interrompue.

Ma conviction de praticien — et je la livre comme telle, sachant ce que pèse un agenda dans la conduite des affaires — penche pour une troisième hypothèse, qui n’est pas un compromis mais une élévation. Il se pourrait que Faye ait renoncé à gagner proprement la guerre des récits pour gagner autre chose : la primauté du principe sur le calcul.

Attendre, soigner la mise en scène, choisir l’instant médiatiquement optimal, c’eût été jouer au plus fin avec un homme qui jouait déjà au plus fin — et donc entrer dans son jeu. En frappant au milieu de ses consultations avec les forces vives, c’est-à-dire en plaçant l’acte sous le sceau de l’unité nationale recherchée plutôt que sous celui de la vengeance, le président a peut-être voulu signifier que la République ne se gouverne pas à l’agenda d’un homme. Que la cohésion de la nation ne se négocie pas contre un bon timing. Qu’il est des décisions qu’on ne diffère pas pour le confort de leur réception — fût-ce le sien.

En refusant la dramaturgie que son adversaire tentait d’imposer, Faye rappelle que la République n’est pas un théâtre, mais une architecture — et qu’un chef d’État ne choisit pas seulement le moment d’agir : il choisit le cadre dans lequel l’Histoire lira son geste.

Si cette lecture est juste, alors le perdant de la séquence n’est pas celui qu’on croit. Sonko sort avec son récit à moitié écrit, suspendu entre le rôle de victime qu’il s’était assigné et celui d’accusé qu’on lui renvoie, son sacre du 6 juin désormais privé de l’éclat qu’aurait eu une consécration arrachée dans la persécution.

Faye sort avec un pari : que les Sénégalais préfèrent un président qui tranche à un président qui calcule. Le premier a voulu choisir son autel ; le second a refusé de le lui fournir. Ndank-ndank, disions-nous : c’est doucement qu’on démêle l’écheveau. Mais il est des moments où la République refuse d’aller doucement — parce qu’aller doucement, ce jour-là, c’eût été laisser un autre tenir la plume. Et qui tient la plume, parfois, oublie qu’elle laisse des traces.

Mamadou Thiam
Expert en Stratégies, Performance et Transition
mamadouthiam@hotmail.com

 

webmaster

Author

webmaster

Up Next

Related Posts