*Sénégal, Japon, États-Unis : pourquoi des niveaux d’endettement comparables ne produisent pas les mêmes risques* Par Le Prof Amath Ndiaye

On entend souvent dire que le Japon est beaucoup plus endetté que le Sénégal et que ce dernier serait donc injustement considéré comme un pays à risque. Cette comparaison est trompeuse. Le ratio dette/PIB, pris isolément, ne permet pas d’évaluer correctement la soutenabilité d’une dette. Il est essentiel d’examiner également le poids du service de la dette, le niveau des recettes publiques et les conditions de refinancement.

 

Le PIB correspond à la richesse produite dans un pays sur une année. Le service de la dette désigne le remboursement du capital arrivant à échéance ainsi que le paiement des intérêts.

 

*Un niveau d’endettement qui ne dit pas tout*

 

En 2024, la dette publique représentait :

 

Japon : environ 237 % du PIB.

 

États-Unis : environ 122 à 126 % du PIB.

 

Sénégal :

 

– Administration centrale : 23 667 milliards de FCFA, soit 119 % du PIB ;

– Secteur public : 25 583 milliards de FCFA, soit 128,6 % du PIB.

 

Le Sénégal apparaît donc nettement moins endetté que le Japon et affiche un niveau proche de celui des États-Unis. Pourtant, c’est lui qui subit les tensions financières les plus fortes.

 

*Le véritable problème : le poids du service de la dette*

 

La différence devient évidente lorsqu’on compare le service de la dette aux recettes publiques.

 

Japon : environ 38 à 39 % des recettes fiscales.

 

Sénégal : le service de la dette — remboursement du principal et paiement des intérêts — représente désormais plus de 100 % des recettes fiscales de l’État.

 

Autrement dit, si l’État sénégalais devait honorer toutes ses échéances annuelles uniquement avec ses recettes fiscales, celles-ci seraient insuffisantes.

 

Le Sénégal se trouve ainsi dans une situation de forte vulnérabilité et dépend largement du refinancement, contrairement au Japon.

 

*La monnaie d’emprunt et le refinancement*

 

Le Japon et les États-Unis empruntent principalement dans leur propre monnaie.

 

Japon : dette en yens.

 

États-Unis : dette en dollars.

 

Sénégal : dette en francs CFA, mais aussi en euros, dollars et autres devises.

 

Comme de nombreux pays africains, le Sénégal ne peut se passer de l’endettement extérieur. Son épargne intérieure, la profondeur de son marché financier et ses réserves de change restent insuffisantes pour couvrir l’ensemble de ses besoins de financement. Il doit donc obtenir des devises via les exportations, les investissements étrangers, les transferts de fonds ou l’emprunt extérieur.

 

À fin 2024, la dette extérieure s’élevait à environ 18 008 milliards de FCFA, soit près de 70 % de la dette publique consolidée.

 

Le Sénégal utilise le franc CFA, mais n’en contrôle pas seul la politique monétaire. Celle-ci est définie par la BCEAO pour l’ensemble des pays de l’UEMOA. Le Trésor sénégalais ne peut donc pas demander directement à la Banque centrale de créer de la monnaie pour rembourser sa dette.

 

Même dans l’hypothèse d’une création monétaire par la BCEAO, l’État resterait juridiquement tenu de rembourser ses créanciers. Une telle mesure modifierait les modalités de financement sans supprimer le poids économique de la dette.

 

Le Japon et les États-Unis bénéficient d’une forte crédibilité, de marchés financiers profonds et empruntent à des taux faibles sur des maturités longues. À l’inverse, le Sénégal se refinance généralement à des taux plus élevés et sur des maturités plus courtes, ce qui accroît le poids du service de la dette.

 

*Conclusion*

 

Le Sénégal est moins endetté que le Japon et présente un niveau de dette comparable à celui des États-Unis. Pourtant, son service de la dette est nettement plus lourd, sa dépendance au refinancement est plus forte et ses conditions d’emprunt sont moins favorables.

 

Ce n’est donc pas le niveau de la dette qui explique la fragilité actuelle du Sénégal, mais la combinaison d’un service de la dette très élevé, d’une forte dépendance au refinancement, d’une part importante de dette extérieure, de taux d’intérêt élevés et de maturités plus courtes.

 

Amath NDIAYE

FASEG-UCAD

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