Depuis le 5 octobre, l’Assemblée nationale offre aux citoyens des débats et des comportements dont elle aurait sans doute, préféré conserver certains moments dans les coulisses. En décidant de retransmettre en direct, les auditions de ses commissions d’enquête, elle a opéré un choix démocratique, mais a aussi pris le risque de soumettre ses propres membres à une évaluation publique. Les personnes convoquées ne sont pas les seules à répondre de leur gestion. Les enquêteurs eux-mêmes passent au grand oral, et le jury populaire n’est pas disposé à distribuer des notes de complaisance
Il faut reconnaître à l’Assemblée cette audace de la transparence. Les dossiers examinés sont sérieux, les montants considérables et les questions de gouvernance suffisamment graves pour justifier que les citoyens suivent les investigations. Le programme « Un étudiant, un ordinateur », les licences de pêche, le patrimoine bâti de l’État et les opérations foncières mettent en jeu des ressources publiques, des responsabilités administratives et des mécanismes de contrôle dont le fonctionnement mérite d’être éclairci. Sur ce terrain, la publicité des auditions est une avancée incontestable.
Mais la transparence a ses cruautés. Elle ne se contente pas de mettre au jour, les défaillances des administrations. Elle dévoile la manière dont ceux qui les examinent, s’acquittent de leur mission. Une question mal construite, une relance qui manque sa cible, une confusion entre soupçon et preuve ou une intervention plus soucieuse de produire un effet que d’obtenir une réponse, sont perfectibles par tous. La caméra ne distingue pas les majorités des oppositions et ne distribue aucun privilège aux titres honorifiques. Elle enregistre les performances, les hésitations, les raisonnements rigoureux, et les approximations, avec une égalité implacable.
L’ouverture des auditions, le 5 octobre, a donné la mesure de l’affaire « Un étudiant, un ordinateur », avec 48 milliards de francs CFA d’engagements cumulés depuis 2017, un fonds de garantie de deux milliards et un virement de 1,446 milliard en 2023. De quoi exiger des députés une enquête rigoureuse, fondée sur la vérification des pièces, la traçabilité des fonds et l’établissement des responsabilités, plutôt qu’un simple exercice de questions-réponses.
Le 7 octobre, Mountaga Dia, ancien coordonnateur de la Cellule de passation des marchés du ministère de l’Enseignement supérieur, a affirmé n’avoir été associé au programme qu’en 2025. Cette déclaration soulève des interrogations sur le circuit des marchés, les contrôles exercés et la répartition des responsabilités au sein d’une administration où la traçabilité de l’action publique a fait défaut. Si chacun n’a fait que son travail, comment expliquer que l’on peine à retrouver le fil de l’action collective ?
Le dossier du patrimoine bâti donne une autre illustration des failles de la gouvernance foncière. Auditionné le 9 octobre, l’ancien directeur général des Domaines, Abdou Gningue, a évoqué des cessions immobilières contestées, notamment la revente d’un terrain destiné à un projet hôtelier sur la base d’une attestation de mise en valeur litigieuse, ainsi que des occupations de la Corniche Ouest et des lotissements à régulariser. Autant de situations qui révèlent les enjeux de transparence et de préservation du patrimoine public.
Quant aux licences de pêche, elles rappellent que la souveraineté économique se construit sur la fiabilité des registres, la cohérence des procédures et la capacité de l’État à savoir quels navires opèrent dans ses eaux, sous quelles autorisations et selon quelles règles. Les auditions ont permis de clarifier les compétences et de confronter les données administratives
L’État sénégalais ne manque pas de règles, mais éprouve de grandes difficultés à s’assurer que cellesci sont effectivement appliquées, contrôlées et respectées. Or c’est précisément là que le bât blesse. Le contrôle parlementaire ne se mesure en effet ni au nombre de questions posées ni à l’indignation affichée par celui qui les formule, mais à la pertinence des interrogations, à la capacité de déceler une contradiction et à l’aptitude à pousser un interlocuteur jusqu’au point où ses explications rencontrent les documents. Il ne suffit pas de demander où sont passés les milliards. Encore faut-il savoir comment ils ont circulé, qui les a autorisés, quels contrôles ont été effectués et quelles pièces permettent de vérifier leur destination
Les décisions sont prises quelque part, les opérations sont exécutées ailleurs, les contrôles interviennent à un autre niveau et, lorsque les questions surgissent, chacun retrouve avec une admirable précision, les frontières de son propre périmètre. Le responsable chargé de la programmation n’exécutait pas les dépenses, le gestionnaire n’avait pas décidé du programme, le service technique n’avait pas été saisi et le fournisseur attend toujours son paiement. Le seul acteur dont la responsabilité ne fait aucun doute est le citoyen-contribuable, qui finance sans parvenir à en comprendre le fonctionnement
Devant les caméras, la compétence parlementaire se joue. Des interventions dictées, préparées avec plus d’enthousiasme que de maîtrise, exposent les lacunes des députés. Un collègue plus habile et rusé, conscient des faiblesses de son propre camp, reprend alors le fil de l’échange et tente de le ramener vers des considérations plus substantielles. Le fossé est manifeste. Certains ont découvert le dossier à mesure qu’ils interrogeaient, tandis que ce collègue rappelle que le contrôle parlementaire suppose quelques connaissances préalables. La solidarité entre collègues a ses vertus, mais lorsqu’elle devient un service permanent de sauvetage intellectuel, elle transforme la commission en cours de rattrapage retransmis en direct.
Il serait injuste d’en conclure que tous les députés sont incapables de mener une enquête sérieuse. Plusieurs interventions peuvent être pertinentes, et la complexité des dossiers exige des éclaircissements que seule une expertise spécialisée permet d’apporter. Mais l’exigence démocratique impose aussi, précisément, de distinguer l’élu qui a des connaissances très limitées, de celui qui préfère masquer son impréparation derrière l’assurance, l’interruption ou l’indignation
Reste la question des arrière-pensées politiques. Il serait naïf d’imaginer que des investigations portant sur des dossiers aussi sensibles soient dépourvues de toute portée partisane. La composition des commissions tient compte de la représentativité des groupes parlementaires, et les échanges autour de l’opportunité des enquêtes, de leur retransmission et des critiques formulées par certains, montrent que le contrôle public est un enjeu de confrontation politique. La tentation est grande, pour la majorité, de faire de ces auditions la démonstration des errements des gestions antérieures, tandis que l’opposition y voit l’occasion de dénoncer une justice sélective ou une opération de communication.
Une autre curiosité mérite d’être consignée au procès-verbal de l’inconstance politique. Ceux qui, hier encore, manifestaient bruyamment leur hostilité aux commissions d’enquête parlementaire et contestaient leur légitimité sont devenus leurs plus ardents avocats. Nouveaux convertis, ils célèbrent, avec une ferveur à faire pâlir les prosélytes de la première heure, les vertus d’un exercice qu’ils jugeaient suspect. La conversion est spectaculaire, mais la mémoire publique, elle, conserve les professions de foi d’hier et les confronte aux enthousiasmes d’aujourd’hui. Il faut féliciter ces nouveaux dévots de la transparence d’avoir découvert, à la faveur du changement de circonstances, les mérites d’un contrôle parlementaire qu’ils récusaient.
Alors que les auditions font émerger des interrogations sur les marchés publics, les circuits financiers et la gestion du patrimoine national, le silence des corps de contrôle dotés d’un pouvoir d’autosaisine détonne. Certes, une audition n’est ni une preuve de culpabilité ni un substitut aux procédures légales, et les organes de contrôle doivent agir sur la base d’éléments suffisamment étayés. Mais l’existence même de prérogatives d’autosaisine suppose qu’ils n’attendent pas qu’une autorité politique leur tienne la main ou qu’une commission leur prépare le travail. À quoi sert de disposer de moyens permettant d’agir de sa propre initiative si, lorsque les circonstances appellent des vérifications, l’initiative reste théorique ? Les députés enquêtent, les responsables politiques se découvrent des vocations de transparence et les organismes spécialisés, eux, assistent, passifs, à la scène. La transparence accomplit elle, un prodige tout sénégalais, qui est de multiplier les projecteurs sans réveiller ceux qui sont censés éclairer les zones d’ombre.
Le danger apparaît lorsque la recherche de la vérité devient secondaire au regard du bénéfice politique attendu. Une commission ne devrait pas être créée pour confirmer une culpabilité présumée, encore moins pour offrir aux uns le plaisir de juger les autres sous les projecteurs. Elle doit établir les faits, quelles que soient les appartenances des personnes concernées. Si les investigations finissent par éclairer les responsabilités, elles auront rempli leur mission. Si elles se réduisent à une mise en scène où chacun cherche à marquer des points devant l’opinion, la transparence aura surtout servi de décor à une compétition partisane.
En voulant exposer les dysfonctionnements de la gestion publique, l’Assemblée nationale dévoile aussi ses propres exigences de compétence, de méthode et d’indépendance. Les caméras ont ouvert une fenêtre sur les administrations, mais elles ont, dans le même temps, installé un miroir devant les députés. Et le spectacle qu’elles renvoient invite à une réflexion plus profonde sur la qualité du personnel politique, la formation des élus, la culture administrative et la faiblesse des mécanismes de contrôle.
La démocratie sénégalaise n’a pas besoin de parlementaires omniscients, mais d’élus préparés, capables de poser les bonnes questions, de comprendre les réponses et de distinguer une irrégularité établie d’un soupçon commode. Elle n’a pas non plus besoin d’une transparence pensée comme une arme contre les adversaires, mais d’une exigence qui s’applique à tous, majorité comprise. Si les commissions parviennent à établir les faits, à clarifier les responsabilités et à proposer des réformes, elles auront justifié leur existence. Si elles ne laissent derrière elles que des postures, des déclarations contradictoires et quelques moments viraux, elles auront démontré que la gouvernance peut être retransmise sans être améliorée.
L’Assemblée nationale a rendu ses travaux visibles. Il lui reste à rendre ses conclusions incontestables. Les Sénégalais regarderont désormais les personnes auditionnées, mais aussi ceux qui les interrogent. Et, avec cette nouvelle donne, les députés devraient méditer une leçon élémentaire. La transparence n’est pas seulement l’art d’exposer les fautes des autres. Elle exige aussi le courage d’’admettre ses propres failles et faiblesses.
Chronique de l’improviste
Henriette Niang Kandé
(Source Sud Quotidien)

