La responsabilité, sept mois plus tard : Candidature de Macky Sall au Secrétariat général de l’ONU : retour sur une course.. Par Mamadou Thiam

Dans la déclaration signée à Marrakech le 17 octobre, Macky Sall dit retirer sa candidature « avec un profond sens des responsabilités ». Le mot est juste. Il arrive au bout du chemin, alors qu’il aurait davantage servi au départ.

Cette chronique referme une série ouverte en mars. Elle ne cherche pas à avoir eu raison : elle confronte ce qui avait été écrit à ce qui s’est produit.

Le verdict du 16 octobre

Scrutin du 16 octobre, selon des fuites concordantes, le Conseil de sécurité ne publiant pas ses résultats : cinq voix pour encourager Macky Sall, dix pour le décourager, aucune abstention. Trois de ces dix découragements proviendraient de membres permanents, que le bulletin de couleur permet de distinguer comme catégorie sans dire lesquels.

Le 30 juillet, le décompte était de six encouragements, sept découragements et deux abstentions. Personne ne peut dire quel membre a changé de colonne, le vote étant anonyme ; le solde, lui, s’est déplacé dans un seul sens.

Formellement, un découragement ne vaut pas veto. Trois signaux négatifs venus de membres permanents rendaient toutefois la suite très improbable, et moins de vingt-quatre heures plus tard, le candidat se retirait. Précision qui compte pour la suite : aucun des candidats n’a échappé aux réserves des membres permanents, pas même les mieux placés.

Ce que mars annonçait

Le 28 mars, au lendemain de l’échec de la procédure du silence à l’Union africaine, j’écrivais que les membres permanents cherchent des candidats qui rassemblent, et qu’une candidature privée du consensus continental et du soutien de son propre pays offrait le profil inverse. Ce que le vote d’octobre établit est plus modeste qu’une confirmation : les obstacles identifiés au printemps n’ont pas été levés. Qu’ils aient causé le rejet, le secret du vote ne permet pas de le démontrer, et d’autres facteurs pouvaient y suffire à eux seuls.

Restait le constat de fond, sur la difficulté du continent à parler d’une seule voix. Selon le décompte qui circule, d’une fiabilité inégale, les deux candidats africains, Macky Sall et l’Ougandais Olara Otunnu, totalisent chacun dix découragements.

Ce qui dépendait du candidat

Le genre et l’origine géographique n’ont jamais été absents de cette série. La préférence pour une candidature d’Amérique latine et des Caraïbes, et pour la première femme à la tête de l’organisation, était connue dès les appels à candidatures. Macky Sall la connaissait lorsqu’il s’est engagé. Sa candidature une fois actée en dépit de ce contexte, l’analyse s’est attachée à ce qui relevait de lui et de son environnement : l’ancrage continental, le soutien de son pays, la portée de sa parole devant l’Assemblée générale.

Rebeca Grynspan, Rafael Grossi et Carolyn Rodrigues-Birkett occupent aujourd’hui les premières places. La dynamique de la course confirme le poids de ces orientations, sans permettre d’isoler leur effet dans le rejet de Macky Sall. Si une erreur stratégique doit être recherchée, elle se situe en amont, dans l’évaluation des conditions nécessaires pour transformer une ambition internationale en candidature soutenable.

Le parrainage du Sénégal, obtenu après l’audience du 17 juillet au Palais puis officiellement communiqué par le ministère des Affaires étrangères, a modifié la situation politique, et l’analyse aurait tort de l’effacer après coup. Il n’a pas renversé la tendance du Conseil. On peut supposer que l’image de mars pesait déjà dans les capitales qui comptent ; on peut tout aussi bien penser que les membres permanents se sont déterminés sur d’autres critères. La tournée qui a suivi, de Banjul à Moscou, a-t-elle déplacé une seule voix ? Le secret du vote interdit de le savoir.

Le motif déclaré et les motifs tus

La déclaration de Marrakech invoque justement cette préférence géographique, éventuellement féminine. Le motif est réel. Il est aussi le plus confortable, puisqu’il situe la cause du retrait hors du candidat.

Le texte ne dit rien du refus de l’Union africaine en mars, ni des contentieux intérieurs qui ont accompagné la campagne, de l’enquête ouverte à Dakar aux critiques de certaines organisations non gouvernementales. Quel poids ces éléments ont-ils eu dans le vote des membres permanents ? Personne hors du Conseil ne le sait, et je m’abstiendrai de trancher. La déclaration choisit ses causes, comme toute communication politique ; le relever suffit.

Weber à Marrakech

Max Weber distinguait l’éthique de conviction, qui agit selon ce qu’elle tient pour juste, de l’éthique de responsabilité, qui oblige à répondre des conséquences prévisibles de ses actes. Le retrait du 17 octobre relève de la seconde. Il épargne à son auteur un échec plus lourd au vote formel et ménage le consensus qu’il dit vouloir servir.

Tout tient pourtant dans le mot « prévisibles ». L’incertitude excuse le pari quand l’issue est réellement indécidable ; elle l’excuse beaucoup moins quand les données principales sont déjà sur la table. Elles l’étaient avant le dépôt du 2 mars : la préférence pour une candidature latino-américaine et féminine d’un côté, de l’autre l’absence d’adhésion acquise, à Dakar comme dans une partie des capitales africaines. La responsabilité, au sens où l’entend Weber, commençait là, dans l’examen des conditions de la course avant de s’y engager.

Cette responsabilité d’entrée aurait consisté à réunir les appuis nécessaires avant de se déclarer, ou à conclure que la fenêtre n’était pas la bonne. Renoncer avant de partir demande parfois plus de lucidité que de partir. Faute de quoi la responsabilité s’est exercée à la sortie, où elle limite un dommage que, placée en amont, elle aurait pu éviter. Le retrait de Marrakech est responsable au moment où il est pris, et il éclaire par contraste celle qui a manqué au départ.

Reste la forme, qu’il faut reconnaître. Le texte de Marrakech est sobre, sans amertume ; il remercie ses deux parrains et souhaite le succès à la personne qui sera choisie. La manière dont un homme d’État quitte une course dit quelque chose de lui, et celle-ci est digne. Les derniers paragraphes, sur la réforme des Nations unies et la place de l’Afrique, laissent entrevoir d’autres engagements internationaux. Hypothèse seulement : il n’a rien annoncé.

Ku bëgg lem, bëgg yamb

Qui veut le miel accepte les abeilles, dit le proverbe wolof. Le miel de New York supposait d’abord d’affronter les piqûres d’Addis-Abeba et de Dakar, autrement dit de bâtir la légitimité là où elle était contestée avant d’aller la faire valoir ailleurs. L’ordre a été inversé.

Mamadou Thiam

Expert en Stratégies, Performance et Transition

Dakar, le 17 octobre 2026

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