Guinée-Bissau : Un signal d’alarme urgent pour la CEDEAO et la communauté internationale Par Paul Ejime

L’Afrique fait rarement la une de l’actualité internationale, sauf lorsqu’il est question de guerres (qui doivent être sanglantes), de coups d’État militaires, de catastrophes humanitaires, de pandémies, de faim, de famine ou d’épidémies. Alors que d’autres régions du monde sont en proie à des conflits tels que l’invasion de l’Iran par les États-Unis et Israël, la guerre entre la Russie et l’Ukraine, ainsi que les massacres et les destructions à Gaza, les tragédies africaines doivent être monumentales ou extraordinaires pour attirer l’attention du monde entier.

 

C’est d’autant plus vrai pour un « narco-État » comme la Guinée-Bissau, dépourvu de ressources à exploiter ou d’importance stratégique pour les puissances étrangères rivales. Même lorsque ces puissances interviennent, leur pratique habituelle consiste à allumer ou attiser l’incendie avant de chercher l’extincteur, perpétuant ainsi l’approche hypocrite du « tirer d’abord et poser les questions ensuite » ou de la « destruction d’abord, suivie d’une reconstruction contrôlée ».

 

Pour autant, il ne faut pas laisser la crise de gouvernance en Guinée-Bissau — ancienne colonie portugaise quasi synonyme d’instabilité, de coups d’État militaires et de trafic de drogue — suivre ce schéma ignominieux.

 

Depuis l’« auto-coup d’État » perpétré le 26 novembre 2025 par l’ancien président Umaro Sissoko Embaló pour éviter une défaite électorale, la Guinée-Bissau demeure en proie à une vive tension politique ; une situation qui représente un danger réel et immédiat, non seulement pour ses 2,3 millions d’habitants, mais aussi pour la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Pour compliquer encore davantage la situation, la CEDEAO, qui « couve » la Guinée-Bissau depuis des années, montre des signes de lassitude — et à juste titre. Elle peine par ailleurs à maintenir son équilibre existentiel après le retrait de trois de ses 15 États membres (le Mali, le Burkina Faso et le Niger), qui ont formé l’Alliance des États du Sahel (AES).

 

La nouvelle direction de la Commission de la CEDEAO et des autres institutions régionales, entrée en fonction le 1er septembre, commence tout juste à s’attaquer aux tâches herculéennes qui l’attendent, notamment la résolution de plusieurs décisions de recrutement controversées héritées de la Commission dirigée par le Dr Omar Alieu Touray.

 

S’y ajoutent les problèmes récurrents de terrorisme, d’insurrection, d’insécurité généralisée et de difficultés économiques — exacerbées par le coût élevé de l’énergie dû à la crise du Golfe — ainsi que la gestion délicate des relations avec les pays de l’AES.

 

La crise en Guinée-Bissau a profondément divisé la CEDEAO : certains dirigeants, dont ceux du Sénégal et de la Sierra Leone, soutiennent Embaló, tandis que d’autres auraient préféré une ligne plus dure.

 

Cette situation a pesé sur les relations de la CEDEAO avec la junte au pouvoir à Bissau, composée de plusieurs alliés et fidèles d’Embaló qui dirigent désormais le pays. Parmi eux figure son ancien directeur de campagne, devenu Premier ministre et ministre des Finances, Ilidio Vieira Té ; ce dernier nourrirait des ambitions présidentielles, ce qui le place en confrontation directe avec Embaló.

 

La junte dirigée par le général Horta N’Tam, un autre ancien proche d’Embaló, a interdit à l’ancien président de retourner en Guinée-Bissau, invoquant des impératifs de sécurité et d’ordre public. Embaló vit à l’étranger depuis son « auto-coup d’État ».

 

Le président sénégalais Diomaye Faye avait envoyé un avion privé pour l’évacuer de Bissau vers Dakar après le coup d’État, mais il a quitté Dakar presque aussitôt en raison de l’opposition d’Ousmane Sonko, ancien Premier ministre sénégalais et ex-camarade de Faye devenu son adversaire politique.

 

Poursuivant ses mesures hostiles à Embaló, la junte a limogé deux proches de ce dernier du gouvernement et a désarmé ses fidèles au sein de l’armée bissau-guinéenne, les plaçant sous surveillance ou en détention.

 

Une autre mesure choc …par le haut commandement militaire, à savoir le report des élections présidentielles et législatives initialement prévues pour le 6 décembre — un scrutin que le régime avait présenté comme une étape clé de sa transition de 12 mois vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel.

 

La CEDEAO déploie en Guinée-Bissau une Mission d’appui à la stabilisation (ESSMGB) forte d’environ 500 hommes. Contrairement à la fermeté dont elle a fait preuve face aux changements de gouvernement anticonstitutionnels au Mali, au Burkina Faso et au Niger — tous dirigés par des militaires (bien que la CEDEAO ait par la suite infléchi sa position) —, l’organisation régionale a traité la junte de Guinée-Bissau avec une grande indulgence, lui permettant de poursuivre un processus de transition entaché d’irrégularités.

 

Le président Faye et le président sierra-léonais Julius Maada Bio — agissant respectivement en tant que médiateur de la CEDEAO pour la crise en Guinée-Bissau et ancien président en exercice de l’organisation — ont multiplié les rencontres et l’envoi de délégations auprès de la junte de Bissau, sans toutefois obtenir de résultats tangibles.

 

  1. Faye, qui conserve son rôle de médiateur, a succédé en juillet dernier à M. Bio à la présidence de la CEDEAO, tandis que son compatriote, le général Birame Diop — ancien conseiller militaire du Secrétaire général des Nations unies —, occupe désormais le poste de président de la Commission de la CEDEAO.

Avant son coup de force de novembre 2025, Embaló avait violé à maintes reprises les protocoles de la CEDEAO en dissolvant illégalement le parlement de son pays à deux reprises en l’espace de deux ans, en suspendant la Constitution et en neutralisant la Cour suprême ainsi que la commission électorale nationale.

 

Les protocoles et instruments régionaux ont également été ouvertement bafoués par d’autres dirigeants de la CEDEAO, notamment au Togo et au Bénin, où des révisions constitutionnelles controversées ont permis de prolonger les mandats au pouvoir, sans que la CEDEAO n’impose la moindre sanction ni n’en tire de conséquences.

 

En Guinée, récemment, un auteur de coup d’État a organisé une élection de transition et s’est succédé à lui-même, en violation flagrante des dispositions du Protocole additionnel de la CEDEAO de 2001 sur la démocratie et la bonne gouvernance — en particulier l’article 1(c) prônant une « tolérance zéro pour le pouvoir obtenu ou maintenu par des moyens inconstitutionnels », qui interdit aux auteurs de coups d’État de se porter candidats lors des élections de transition.

 

À la suite des dernières décisions de la junte militaire, la tension monte en Guinée-Bissau et la situation s’annonce inquiétante, voire dangereuse. Tout comme le régime d’Embaló avant elle, la junte ne tolère pas l’opposition et n’autorise ni liberté totale ni plein exercice des droits civils et humains.

 

Dans un communiqué publié le 1er octobre, elle a averti que « les restrictions concernant les manifestations, les rassemblements ou les réunions politiques demeurent en vigueur ».

 

Réagissant à ces derniers développements, le ministère sénégalais des Affaires étrangères a déclaré : « toute modification éventuelle du calendrier électoral doit s’inscrire dans un processus consensuel, inclusif et transparent… afin d’éviter que des ajustements techniques ne se transforment en une prolongation indéfinie de la période de transition ».

 

Le communiqué appelait également à la « levée des restrictions sur les activités politiques et civiles » afin de garantir « …un climat de confiance indispensable à la crédibilité [des élections] ».

De son côté, la CEDEAO « appelle l’Autorité de transition à mener de larges consultations avec les acteurs nationaux sur le calendrier électoral, de manière transparente et inclusive… afin de préserver les conditions nécessaires à un retour à l’ordre constitutionnel qui soit pacifique, inclusif et transparent ».

 

Toutefois, la situation qui se dégrade en Guinée-Bissau offre l’opportunité d’une intervention internationale stratégique et impartiale, menée par la CEDEAO, pour ramener le pays à l’ordre constitutionnel ; …envoyer un message ferme aux dirigeants politiques et militaires agissant en marge de la légalité : la CEDEAO ne tolérera aucun changement de gouvernement inconstitutionnel et est prête à faire respecter ses propres règles.

 

Il est peut-être prématuré d’affirmer que la junte s’est totalement affranchie de l’emprise d’Embaló, ou de déterminer si les militaires cherchent simplement à consolider leur prise de pouvoir ou à pérenniser leur mainmise sur l’État. Toutefois, il est évident que la Guinée-Bissau nécessite une intervention urgente pour éviter une catastrophe qui pourrait être évitée.

 

Les observateurs de la CEDEAO figuraient parmi les missions d’observation internationales témoins du putsch orchestré par Embaló, survenu juste avant que la commission électorale nationale ne proclame les résultats des élections présidentielles et législatives du 23 novembre 2025.

 

Certains groupes pro-démocratie et organisations de la société civile soutiennent que les résultats du scrutin de 2025 sont valides. Ils attribuent le report de nouvelles élections à des contraintes financières, les manœuvres politiques d’Embaló ayant privé la Guinée-Bissau du soutien de la communauté internationale.

 

Par ailleurs, la candidature de Horta N’Tam est exclue pour toute élection de transition. On pourrait toutefois le convaincre d’autoriser la commission électorale à proclamer les résultats du scrutin de novembre 2025 et de transférer le pouvoir à Fernando da Costa Dias — qui revendique la présidence — dans le cadre d’un dispositif international piloté par la CEDEAO, garantissant une participation inclusive de toutes les parties prenantes bissau-guinéennes.

 

Pour prouver sa bonne foi, l’armée devrait soutenir cette initiative favorable à la Guinée-Bissau et accorder un délai raisonnable et bref — de trois à six mois — pour mener des réformes constitutionnelles, juridiques et sécuritaires approfondies. Ces réformes permettraient de traiter les questions clés de gouvernance, notamment en prévoyant une amnistie pour le général N’Tam et ses collaborateurs, tout en facilitant le retour des militaires dans leurs casernes.

 

Une telle issue serait gagnant-gagnant pour toutes les parties : la Guinée-Bissau sortirait du conflit et éviterait le coût d’un nouveau scrutin ; Horta N’Tam et ses collaborateurs pourraient entrer dans l’histoire ; Embaló et les autres figures aux ambitions démesurées recevraient une leçon politique ; et, surtout, la CEDEAO retrouverait le prestige et la crédibilité qu’elle était en train de perdre.

 

L’occasion est à portée de main. Le maintien des missions militaires en Guinée-Bissau et en Gambie coûte à la CEDEAO des millions de dollars par jour, alors que plus de 100 millions de dollars sont dus aux pays contributeurs de troupes. Ces ressources limitées pourraient plutôt être affectées à des projets communautaires à fort impact visant à renforcer l’intégration régionale, qui constitue la raison d’être de la CEDEAO.

Paul Ejime est un analyste des affaires internationales et consultant en communication stratégique sur la gouvernance.

Momar Diack SECK
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