Les professionnels de l’aviculture sénégalaise montent au créneau contre l’implantation annoncée de grandes unités de production étrangères, notamment chinoises. Selon le quotidien EnQuête, réunis à la Chambre de commerce de Thiès, ils mettent en garde contre les risques de déséquilibre du marché, de fragilisation des petites exploitations et de dégradation de l’environnement. Ils réclament un encadrement rigoureux des investissements dans cette filière stratégique.
Les acteurs de l’aviculture veulent être associés aux décisions concernant l’avenir de leur secteur. Lors d’une conférence de presse tenue à Thiès, ils ont exprimé leurs préoccupations face à l’arrivée annoncée de méga-fermes étrangères, susceptibles, selon eux, de bouleverser un modèle de production qui a contribué au développement de l’aviculture locale et à la réduction de la dépendance aux importations.
Pour Mamadou Bâ, président du Collège des producteurs au sein de l’Interprofession avicole du Sénégal (IPAS) et président de l’Association des aviculteurs indépendants du Sénégal, l’augmentation rapide des capacités de production pourrait désorganiser le marché national des œufs. « Avec trois millions de poules pondeuses, nous parvenons à approvisionner correctement le marché sénégalais. Si cet effectif passe à 4,5 millions, voire davantage, les conséquences pourraient être particulièrement graves pour la filière », a-t-il averti, selon les propos rapportés par le quotidien EnQuête.
Les petites exploitations en première ligne
Les professionnels redoutent une concurrence difficilement soutenable entre les exploitations familiales et les grandes unités industrielles, dont les capacités de production pourraient exercer une forte pression sur les prix. Une baisse des cours risquerait de réduire les marges des producteurs locaux et d’entraîner la disparition de certaines petites entreprises.
Selon Mamadou Bâ, entre 750 et 1 000 petits producteurs seraient concernés dans le bassin avicole regroupant Thiès, Dakar et, dans une moindre mesure, Saint-Louis. Ces chiffres restent toutefois à consolider dans le cadre d’un travail de cartographie et de recensement mené avec l’État et des partenaires, notamment la Banque mondiale et le Fonds de résilience et de solidarité aux filières de production.
Au-delà des exploitants, les conséquences pourraient toucher les emplois directs et indirects, particulièrement ceux des jeunes et des femmes engagés dans la production, la transformation et la commercialisation. Pour les professionnels, l’évaluation d’un investissement étranger ne doit donc pas se limiter aux capitaux mobilisés ou aux volumes annoncés, mais intégrer ses effets sur l’emploi et les entreprises nationales.
L’IPAS réclame une concertation préalable
Autre sujet de préoccupation : l’absence présumée de concertation avec les organisations professionnelles avant l’annonce de ces projets. Mamadou Bâ affirme que le ministère chargé de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Souveraineté alimentaire n’aurait pas été informé de l’initiative évoquée. Il s’interroge également sur les conditions dans lesquelles d’éventuelles autorisations auraient pu être délivrées.
L’IPAS demande ainsi que tout projet avicole de grande envergure fasse l’objet d’une évaluation préalable associant les autorités publiques et les représentants de la filière. L’organisation souhaite pouvoir se prononcer sur l’opportunité des investissements, leur incidence sur l’équilibre du marché et les risques encourus par les opérateurs déjà installés.
Les professionnels signalent également l’existence annoncée d’un autre projet dans la région de Diourbel, qui serait porté par des investisseurs brésiliens. Ils craignent qu’une multiplication de ces initiatives, sans planification cohérente, ne conduise à une surcapacité de production et à une désorganisation du secteur.
Les risques environnementaux également soulevés
Les inquiétudes exprimées à Thiès portent aussi sur les conséquences sanitaires et environnementales des exploitations de très grande taille. La gestion des fientes, des effluents et des déchets constitue notamment un enjeu majeur pour les représentants de la filière.
Mamadou Bâ estime qu’environ 10 000 poules pondeuses peuvent produire près d’une tonne de fientes par jour. À l’échelle d’une exploitation comptant un million de pondeuses, la collecte, le traitement et la valorisation de ces déchets représenteraient donc un défi considérable.
Les professionnels réclament, en conséquence, des études sanitaires et environnementales approfondies avant toute autorisation définitive, ainsi que des contrôles stricts pour prévenir les pollutions et limiter les nuisances.
Toujours extraits du quotidien EnQuête, pour les producteurs, l’attractivité du Sénégal auprès des investisseurs internationaux doit s’accompagner d’une stratégie de protection des intérêts économiques nationaux. Ils ne rejettent pas le principe des investissements étrangers, mais plaident pour des projets compatibles avec les capacités du marché, la préservation des emplois et le développement durable de la filière avicole locale.

