De l’état civil de la misère, à la misère de l’état civil : le scandale de la « Sénégalité » au faciès.. Par Abdoul Diallo Canada

La souveraineté ne se décrète pas à coups de slogans politiques, elle se vit au guichet. Entre les milliers d’enfants exclus de l’école faute de papiers et le contrôle au faciès qui cible les porteurs de patronymes comme Diallo ou Ba, le pacte républicain sénégalais est en miettes. Face au silence complice des nouvelles autorités, la résignation n’est plus de mise. Cet article est un appel direct à l’action juridique collective pour crever l’abcès.

 

Début des années de lycée à Charles De Gaulle, à Saint-Louis. J’ai 12 ans. Sur le conseil d’un grand frère, je pousse la porte du commissariat avec deux copains pour demander ma toute première carte d’identité. Mes deux camarades s’appellent Sy. Pour eux, l’affaire est réglée en deux minutes. Pour moi, dès que l’agent pose les yeux sur mon extrait de naissance, le ton change. On m’exige un certificat de nationalité, avec un mépris qui me glace le sang. Je me rappelle encore cette amertume, cette honte injuste et cette tête basse en marchant vers la sortie.

 

Un gamin de 12 ans humilié par la police de son pays. Heureusement, un vieux policier assis dans un coin me rappelle, regarde mon papier et lâche : « On va te faire déposer ta demande, le nom de ta maman te protège. » Le zèle de l’un a été freiné par l’humanité de l’autre, mais le traumatisme est resté.

 

Des décennies plus tard, le même film se rejoue. Je suis à Dakar avec ma famille. Mon épouse insiste pour que nos enfants fassent leur carte d’identité. Au commissariat, la même sentence absurde tombe. Mes enfants n’ont pas croisé de vieux policier bienveillant. Mon nom de famille, tout comme celui de leur mère, nous condamne au soupçon. Face à mon épouse qui tente de persuader le préposé au service, je tranche net : pas question de mendier notre droit. « Mes enfants n’en ont plus besoin », ai-je dit au policier avant de tourner les talons.

 

L’ironie de l’histoire ? De retour dans notre pays de résidence, les services consulaires sénégalais leur ont établi ces cartes sans poser une seule question, sans aucun document sorti de nulle part.

 

Ces deux morceaux de ma vie prouvent que le système n’a pas seulement vieilli : il s’est enfoncé dans l’arbitraire. Nous sommes passés de l’état civil de la misère à la misère de l’état civil. Et cette dérive morale doit tous nous révolter.

 

L’état civil de la misère : naître et rester invisible

 

Pendant longtemps, ne pas avoir de papiers était le lot de la pauvreté. Dans nos campagnes et nos banlieues oubliées, naître sans être enregistré est une double peine. C’est cela, « l’état civil de la misère ». Un abandon institutionnel qui fabrique des citoyens fantômes.

 

Chaque année, des milliers de gosses sont chassés des bancs de l’école juste avant l’examen du CM2 parce qu’ils n’ont pas d’extrait de naissance. Privés d’avenir, invisibles pour la santé et le développement, ils paient le prix de la distance, du manque de moyens des centres ruraux et de la complexité des audiences foraines. L’identité y est devenue un privilège inaccessible.

 

La misère de l’état civil : le déni de nationalité au guichet

 

Mais mon vécu montre que la maladie a muté. Aujourd’hui, le scandale n’est plus seulement le manque de moyens, c’est le tri des citoyens. C’est « la misère de l’état civil » dans sa version la plus sombre : la discrimination par le nom.

 

Dans quel pays de droit accepte-t-on que la consonance d’un nom définisse votre degré de citoyenneté ? C’est une violence invisible mais quotidienne. Si vous vous appelez Diallo, Ba, Sow ou Barry, vous êtes suspect d’office. Vous avez beau brandir un extrait de naissance officiel, signé et cacheté par un officier sénégalais, on vous traite en fraudeur. On vous réclame un certificat de nationalité que l’on n’ose jamais demander à d’autres.

 

Cette politique du double standard détruit la cohésion nationale. C’est une insulte à la souveraineté : si l’État refuse de croire les documents qu’il produit lui-même, c’est que sa propre signature ne vaut plus rien. Cette pratique, qui ne repose sur aucun texte de loi, est un abus de pouvoir caractérisé.

 

Le naufrage des hérauts de la « Nouvelle Souveraineté »

 

C’est là que la colère grandit. Les régimes passent, les promesses se succèdent, et rien ne change. Les tenants actuels de la « nouvelle souveraineté » au Sénégal saturent l’espace public de grands discours, mais ils oublient que la vraie souveraineté commence par le respect de la dignité de chaque Sénégalais.

 

En fermant les yeux sur ce racisme administratif rampant, le pouvoir actuel continue de remuer le couteau dans une plaie identitaire très sensible. Attendre que la solution vienne d’en haut est une illusion. La cicatrisation n’intéresse pas ceux qui profitent du statu quo.

 

Place à l’action : le recours collectif contre l’État

 

La passivité est une complicité. Puisque l’administration s’entête, c’est aux citoyens de prendre leurs responsabilités. Le moment est venu pour les victimes, les juristes et les défenseurs des droits de l’homme de s’unir pour lancer un recours collectif contre l’État du Sénégal.

 

Certes, notre code de procédure ne parle pas explicitement de « class action », mais la bataille pour l’excès de pouvoir devant la Cour suprême reste grande ouverte.

 

Un constitutionnaliste et avocat au barreau de Dakar, qui a accepté de parler sous couvert d’anonymat, confirme la faille :

« Exiger un certificat de nationalité à un Diallo ou un Ba né sur le sol sénégalais, sur la seule base de son nom, bafoue l’article 7 de notre Constitution qui garantit l’égalité de tous les citoyens. Un extrait de naissance fait foi jusqu’à inscription de faux. Ce zèle des guichets est une voie de fait. Une action collective portée devant la Cour suprême pour rupture d’égalité est parfaitement solide. Elle forcerait l’État à donner des instructions claires pour interdire ces contrôles au faciès. »

 

Si la justice nationale hésite, il faudra pousser les portes de la Cour de justice de la CEDEAO. Attaquer l’État sur le terrain du droit est la seule méthode pour crever l’abcès une bonne fois pour toutes.

 

Relever la République

 

L’état civil est le premier lien entre un homme et sa patrie. Tolérer qu’il devienne un outil de tri et d’humiliation est une trahison de notre devise nationale.

 

Il est urgent de nettoyer ces pratiques, de sanctionner les agents zélés et d’imposer une règle unique pour tous, sans distinction de patronyme. Si ceux qui nous gouvernent refusent d’appliquer la loi, c’est au peuple souverain de l’imposer par les tribunaux. Aucun Sénégalais ne doit plus jamais rougir ou s’excuser pour le nom que ses ancêtres lui ont laissé.

Par Abdoul Diallo

Gatineau, Québec, Canada

Dieyna SENE
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