Le costume trop ample : de l’opacité à l’exigence de vérité Par Moustapha Diao

Plus de deux ans après son accession à la magistrature suprême, le président Bassirou Diomaye Faye donne encore l’impression d’essayer un costume trop large aux épaules, trop long aux manches. La métaphore n’est pas innocente : elle traduit un pouvoir qui hésite, qui avance masqué, qui n’assume pas pleinement la charge que le peuple lui a confiée.

 

L’opacité comme méthode

 

La dissolution de l’Assemblée nationale en est l’illustration la plus frappante. Le 5 juillet 2024, par lettre confidentielle, le président interroge le Conseil constitutionnel sur la date légale de dissolution. La décision est rendue le 10 juillet. Il faut attendre le 29 août pour que le porte-parole de la présidence en révèle l’existence, et le 12 septembre pour que la dissolution soit prononcée, en vertu de l’article 87 de la Constitution.

Cinquante jours durant, le pays et l’Assemblée ignoraient jusqu’à l’existence de la saisine, et peut-être l’entourage lui-même, tandis que le président préparait ses troupes. Un pouvoir sûr de lui explique ses choix ; un pouvoir qui avance masqué les confisque.

 

La tutelle du Premier ministre

 

Cette opacité n’a pas protégé le président de l’emprise de son Premier ministre d’alors, Ousmane Sonko.

 

Octobre 2024. La nomination de Samba Ndiaye à la tête de la SN-HLM déclenche un tollé au sein de Pastef. Sonko réagit publiquement en annonçant des « mesures correctives » et en précisant que le chef de l’État n’avait « aucune connaissance des faits ». Ce n’est pas désavouer le président : c’est le placer sous tutelle.

 

Juillet 2025. Le même Premier ministre va plus loin : lors de l’installation du Conseil national de Pastef, il interpelle directement le président – « qu’il prenne ses responsabilités, sinon qu’il me laisse faire » – et dénonce une « absence d’autorité » à la tête de l’État. Un chef de gouvernement qui tance publiquement son président fragilise l’institution présidentielle elle-même.

 

Novembre 2025. La crise s’aggrave. Le président limoge Aïda Mbodj, coordinatrice de la coalition présidentielle et proche de Sonko, pour la remplacer par Aminata Touré. Le bureau politique de Pastef conteste : « Le président n’a pas le pouvoir de démettre Mme Mbodj. » Sonko prend alors quelques jours de congé et s’absente du Conseil des ministres, alimentant les spéculations sur une rupture consommée. Le paradoxe est flagrant : un président secret avec le peuple, hésitant avec son propre camp.

 

Ce que faisaient les autres

 

Ses prédécesseurs n’ont pas tardé à imprimer leur marque. Senghor consacra d’emblée une part exceptionnelle du budget à l’éducation. Diouf, héritier d’un mentor écrasant, fit supprimer en 1983 le poste de Premier ministre (rétabli en 1991) pour s’affranchir des barons du régime. Wade lança dès 2000 ses grands chantiers. Macky Sall ordonna, dès le premier Conseil des ministres, un état des lieux des finances publiques et du patrimoine de l’État. Quatre styles, une même évidence : chacun a fait savoir très tôt ce qu’il voulait faire du pouvoir.

 

Le cas de Diouf est le plus instructif. Lui aussi devait s’émanciper d’une tutelle, et il l’a fait par une réforme assumée, à ciel ouvert, devant tous. Rien de comparable avec une saisine tenue secrète pendant cinquante jours.

 

Le tournant du 22 mai 2026

 

Il a fini par trancher. Le 22 mai 2026, le président Faye limoge son Premier ministre et ancien mentor. Ce courage-là, il faut le lui reconnaître. Reste la vraie question : ajustera-t-il enfin le costume à sa mesure, ou le laissera-t-il flotter ?

 

L’exigence de vérité

 

La suite pose des questions qu’on ne peut plus esquiver.

 

Les demi-mots du nouveau Premier ministre. Celui-ci a laissé entendre, avec une ironie qui n’avait rien d’innocent, qu’il avait découvert à la Primature des choses peu catholiques. Une ironie n’est pas une réponse : quand un chef de gouvernement évoque, même à demi-mot, des pratiques douteuses chez son prédécesseur, il doit dire lesquelles, ou se taire. Le président, lui, doit exiger qu’on les dise.

 

Les accusations de Madiambal Diagne contre Sonko. Ce ne sont que des accusations : il ne faut ni les croire sur parole, ni les balayer d’un revers de main. Mais on ne tire pas une accusation au clair dans le silence. Si Sonko ne porte pas plainte, il revient au parquet, placé sous l’autorité du ministre de la Justice, de se saisir, et au président de veiller à ce qu’il le fasse. Non pour punir un adversaire, mais pour que la vérité sorte, dans un sens ou dans l’autre. Un pays ne peut pas vivre avec une accusation en suspens, ni pour l’accusé ni pour l’accusateur.

 

Ce qui reste à prouver

 

Un président ajuste son costume en assumant ses actes. Il a congédié un Premier ministre ; il lui reste à congédier l’ambiguïté. Sa main ne doit pas trembler, et sa décision doit être fondée. Elle doit surtout être assumée, au grand jour. Un président n’est ni le fils, ni le père, encore moins le frère de qui que ce soit.

 

Moustapha Diao

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