À chaque alternance, le nouveau pouvoir arrive avec ses hommes et place les siens dans les différents rouages de l’État. Le phénomène traverse les régimes et mérite aujourd’hui d’être interrogé, parce qu’il touche à la question profonde de la permanence de l’État.
Gouverner avec des personnes de confiance est parfaitement normal. Les grandes démocraties connaissent elles aussi les nominations politiques. Aux États-Unis, on parle d’administration Reagan, Clinton ou Obama. En France, chaque pouvoir nomme à certains postes et imprime sa marque à la haute administration. Mais ces pays font une distinction entre les fonctions politiques, qui changent avec le pouvoir, et une administration professionnelle, qui assure la continuité de l’État.
C’est cette distinction que nous devons davantage intégrer dans notre culture de gouvernement.
Notre grand problème, c’est la tendance à faire de la nomination une récompense politique. C’est lorsque la direction générale d’une entreprise publique ou la présidence d’un conseil d’administration devient l’aboutissement naturel d’un engagement partisan, parfois sans rapport suffisant avec le profil ou l’expérience requis. Il y a ensuite un effet de cascade : le responsable nommé place à son tour ses proches, recrute des militants et écarte ceux qui ne sont pas de son camp.
Ce ne sont alors plus seulement les équipes dirigeantes qui changent, mais c’est progressivement l’administration elle-même.
Certains disent qu’il faut d’abord « nettoyer », parce que, pour changer un système, il faut effacer ceux qui l’ont incarné. Il ne faut pas tomber dans le piège. Si « nettoyer » signifie remplacer systématiquement les hommes de l’ancien pouvoir par ceux du nouveau, nous ne changeons pas le système : nous changeons seulement ses bénéficiaires.
Pour changer véritablement, il faudrait établir des règles qui permettent de distinguer les postes politiques des emplois professionnels, d’évaluer les responsables sur leur compétence et leurs résultats et de mettre fin à la logique de partage du butin. Sinon, chaque alternance recommencera le même cycle, avec simplement les rôles inversés.
Or l’État n’est pas un butin de guerre, encore moins un gâteau à partager. L’administration n’est pas une permanence de parti. Une société nationale n’est pas une récompense militante. Un poste public n’est pas une propriété de celui qui l’occupe ni de celui qui l’a nommé.
La question est particulièrement sensible pour les entreprises stratégiques de l’État. Senelec, Sen’eau, le Port autonome de Dakar, la Lonase, Petrosen et d’autres structures jouent un rôle extrêmement important dans la vie économique et sociale du pays pour être soumises aux seules logiques de fidélité politique. La direction de ces structures doit d’abord répondre à des exigences de compétence, d’expérience, d’intégrité et de résultats.
La même prudence doit entourer les forces de défense et de sécurité. L’armée, la gendarmerie et la police ont besoin de la confiance du pouvoir, mais cette confiance doit être républicaine. Leur loyauté ne peut être celle d’un parti ou d’un camp. Elle doit aller à l’État et à la République.
Il ne s’agit donc pas d’interdire les nominations politiques. Il s’agit de savoir où elles sont légitimes et où elles deviennent contre-productives. Les cabinets, les conseillers et certaines fonctions directement liées à la conduite politique peuvent naturellement relever du choix du pouvoir. Pour les autres responsabilités, pourquoi ne pas recourir davantage à l’appel à candidatures, à des profils clairement définis et à une contractualisation ? Ce serait une manière simple de faire évoluer notre culture administrative.
Cela permettrait aussi de rompre avec une mauvaise habitude : considérer qu’un changement de pouvoir autorise automatiquement le remplacement de ceux qui étaient là avant. Un responsable qui obtient des résultats ne devrait pas être écarté uniquement parce qu’il a été nommé par le régime précédent. De même, un militant ne devrait pas être promu uniquement parce qu’il a accompagné le parti jusqu’au pouvoir.
La fidélité politique peut être récompensée. Elle ne peut devenir le principal critère de gestion de l’État.
Nous avons connu trois alternances politiques. Il est temps de passer de l’alternance des hommes à l’alternance des politiques, sans remettre à chaque fois l’administration à zéro.
Le président gouverne avec son équipe. Le gouvernement conduit son programme. Le parti mobilise ses militants. Mais l’administration sert l’État.
Cette frontière est essentielle.
Car à chaque changement de régime, on demande qui devra partir et qui devra arriver. L’État doit pouvoir continuer à fonctionner, quelles que soient les majorités et les alternances.
L’une des réformes les plus importantes dont notre démocratie a besoin, c’est de faire de la compétence une règle, de la confiance politique une exception justifiée et de la continuité de l’État un principe.
L’alternance politique est devenue l’une de nos forces et ne devrait ainsi jamais devenir une alternance permanente de l’administration.
Le pouvoir change. L’État demeure.
Les hommes passent. Les institutions restent.
Mamadou Lamine Ly
Inspecteur de l’éducation nationale la retraite

