À l’heure où les dirigeants du monde se retrouvent à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies, Horizon Sans Frontières (HSF) souhaite poser une question qui dérange, mais qui ne peut plus être éludée :
Qui parlera des milliers de migrants enfermés dans les centres de détention américains, loin des projecteurs de la diplomatie internationale ?
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. La population détenue par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) a atteint des niveaux sans précédent ces dernières années, dépassant les 67 000 personnes en août 2026.
Derrière ce chiffre, il y a des hommes et des femmes, des familles séparées, des parcours migratoires, des demandeurs d’asile et des personnes engagées dans des procédures judiciaires.
Et parmi eux, des Sénégalais.
La politique migratoire américaine ne peut pas échapper au débat sur les droits humains
HSF reconnaît naturellement le droit de tout État à contrôler ses frontières, à lutter contre l’immigration irrégulière et à appliquer ses lois.
Mais ce droit n’est pas absolu.
La puissance d’un État ne saurait l’affranchir des principes universels de dignité humaine, de respect des droits fondamentaux et de garanties judiciaires.
C’est précisément à ce niveau que la politique migratoire conduite par l’administration Trump doit être interrogée.
Le recours massif à la détention, l’accélération des procédures d’éloignement et l’extension des expulsions constituent un tournant majeur de la politique migratoire américaine.
Les Nations unies ont elles-mêmes exprimé leur préoccupation face aux conditions de détention et aux décès enregistrés dans le système ICE.
Le contrôle des frontières est une prérogative souveraine. La dignité humaine, elle, est une responsabilité universelle.
Des Sénégalais derrière les portes de l’ICE
Le Sénégal ne peut évidemment pas rester indifférent à cette situation.
Des dossiers judiciaires américains permettent d’identifier plusieurs ressortissants sénégalais placés en détention par ICE en 2026.
Cheikhouna Diop, ressortissant sénégalais, a été arrêté par ICE le 14 janvier 2026 alors qu’il se présentait pour le suivi de son dossier. Il a ensuite été détenu au North Lake Processing Center, à Baldwin, dans le Michigan.
Kalidou Moussa Sow, également ressortissant sénégalais, a été placé en détention par ICE le 21 janvier 2026. Son dossier a donné lieu à une procédure devant le tribunal fédéral du Michigan ; une audience de caution a notamment été ordonnée dans le cadre de cette procédure.
Abdarahmane Dia, citoyen sénégalais, était quant à lui détenu au Cimarron Correctional Facility, à Cushing, dans l’Oklahoma. En mars 2026, un magistrat fédéral a recommandé qu’une audience de caution soit organisée ou que l’intéressé soit libéré si cette audience n’était pas tenue dans le délai prescrit.
Plus récemment, Cheikh Tidiane Mbow, citoyen sénégalais arrivé aux États-Unis en 2023 pour demander l’asile, a été placé sous la garde d’ICE en juin 2026, après avoir été arrêté en Indiana. Son dossier a fait l’objet d’une procédure devant le tribunal fédéral du Northern District of Indiana en août 2026.
La basketteuse sénégalaise Astou Ndiaye a également été récemment détenue par les autorités américaines de l’immigration. Son cas rappelle que la détention peut toucher des profils très différents, y compris des sportives connues et intégrées dans la société américaine.
Ces cas ne permettent évidemment pas de déterminer le nombre total de Sénégalais détenus par ICE. Mais ils montrent une réalité incontestable : des compatriotes sénégalais sont aujourd’hui pris dans le système américain de détention et d’éloignement.
HSF appelle donc l’État du Sénégal à renforcer son dispositif de protection consulaire et à assurer un suivi individualisé de ces dossiers.
L’Afrique ne doit pas devenir l’arrière-cour des expulsions américaines
Une autre évolution nous préoccupe profondément : la multiplication des expulsions de migrants vers des pays tiers.
Le problème n’est plus seulement celui du retour d’un ressortissant vers son propre pays.
Des États africains ont accepté, dans certains cas, de recevoir des personnes expulsées des États-Unis qui ne sont pas leurs ressortissants.
Cette pratique pose une question fondamentale :
L’Afrique doit-elle devenir la destination de repli des politiques migratoires des grandes puissances ?
Nous comprenons la nécessité pour les États africains de coopérer avec leurs partenaires internationaux.
Mais un accord migratoire ne peut pas être un simple accord de circonstance.
Il doit préciser le statut des personnes transférées, les garanties dont elles bénéficient, leur accès à la justice, leur possibilité de demander une protection internationale et les conditions de leur séjour.
Il doit également respecter le principe de non-refoulement.
L’Afrique ne doit pas accepter d’importer les problèmes migratoires des autres puissances sans garanties, sans transparence et sans débat public.
Les accords de réadmission doivent être transparents
HSF appelle les gouvernements africains à faire preuve de la plus grande prudence dans la négociation des accords de réadmission et de coopération migratoire.
Accepter le retour de ses propres ressortissants est une chose.
Accepter sur son territoire des ressortissants de pays tiers expulsés par une autre puissance en est une autre.
Dans les deux cas, la dignité humaine doit rester la ligne rouge.
Nous demandons donc que tout accord migratoire comporte des mécanismes indépendants de contrôle, un accès effectif aux avocats, un suivi consulaire et des garanties contre les traitements inhumains ou dégradants.
La migration ne peut pas être gérée uniquement à travers la logique sécuritaire.
Il faut sortir de la politique du « tout détention, tout éloignement »
HSF ne défend ni l’absence de contrôle des frontières ni l’immigration irrégulière.
Nous défendons une autre conception de la gouvernance migratoire : une gouvernance qui associe sécurité, responsabilité, développement et droits humains.
Les États-Unis comme l’Europe et l’Afrique doivent investir davantage dans les voies légales de migration : mobilité professionnelle, migration de travail, études, formation, regroupement familial et coopération universitaire.
La détention doit rester encadrée et proportionnée.
Les procédures d’éloignement doivent être soumises à un contrôle judiciaire effectif.
Les demandeurs d’asile doivent pouvoir faire examiner leur situation individuellement.
Et surtout, la coopération migratoire ne doit pas devenir une externalisation de la responsabilité.
L’Afrique doit aussi regarder ses propres responsabilités
Mais cette interpellation adressée aux États-Unis ne doit pas dispenser l’Afrique de regarder ses propres réalités.
Pourquoi tant de jeunes Africains prennent-ils encore la mer au péril de leur vie ?
Pourquoi une partie de notre jeunesse considère-t-elle que son avenir se trouve nécessairement ailleurs ?
Pourquoi nos États consacrent-ils tant d’énergie à organiser les retours alors qu’ils devraient aussi travailler à créer les conditions du départ choisi plutôt que du départ subi ?
La meilleure politique de lutte contre l’émigration irrégulière ne sera jamais uniquement policière ou migratoire.
Elle sera économique, sociale, éducative et politique.
Il faut donner à la jeunesse africaine une raison de rester, et pas seulement une raison de revenir.
À l’ONU, une nouvelle gouvernance mondiale des migrations
C’est pourquoi HSF appelle à l’ouverture d’un véritable dialogue international sur les nouvelles politiques de détention, d’expulsion et de transfert de migrants.
L’ONU, l’Union africaine et l’Organisation internationale pour les migrations doivent jouer un rôle central dans l’élaboration de règles communes.
Les migrations ne peuvent pas être gouvernées uniquement par des rapports de force entre États.
Elles doivent être régulées par le droit, la coopération et la responsabilité partagée.
À l’occasion de cette Assemblée générale, HSF lance donc un appel à la communauté internationale :
ne faisons pas des migrants les otages des politiques intérieures des grandes puissances.
Un migrant n’est pas seulement un dossier administratif.
Il est un être humain.
Et lorsque les États parlent de droits humains à la tribune des Nations unies, ils doivent accepter que cette exigence s’applique aussi à leurs propres frontières.
À L’ONU, Qui Parlera Des 67 000 Détenus D’ice, Dont Des Sénégalais ? L’amérique Doit Se Regarder Dans Le Miroir Des Droits Humains.
Boubacar Sèye
Chercheur-consultant en migrations internationales
Président d’Horizon Sans Frontières

