*Identité, pouvoir et question haoussa émergente au Nigéria* *Par Richard Ikiebe*

Depuis plus d’un siècle, le nord du Nigéria est maintenu uni par une fusion ethnique duale, construite politiquement et opportunément qualifiée de « haoussa-peule ». Cette fusion a servi d’instrument de cohésion, concentrant un poids démographique important pour une influence politique significative. Or, aujourd’hui, sous cette construction ethnique artificielle, un changement discret s’opère.

 

Ce changement n’est pas encore organisé ni formellement formulé, mais il se manifeste de plus en plus dans le débat public. Certains leaders d’opinion de la majorité haoussa du Nord-Ouest sont de plus en plus convaincus que l’autorité et la visibilité politiques ne reflètent pas leur réalité, pourtant liée à leur poids numérique.

 

Dans les principaux États du Nord-Ouest – Sokoto, Kano, Katsina et Kebbi –, l’architecture du pouvoir porte encore l’empreinte du système d’émirats issu du djihad peul, il y a plus de deux siècles. L’héritage, ancré dans les lignées aristocratiques peules, s’est adapté à la gouvernance moderne sans pour autant disparaître. Ses réseaux continuent de façonner l’accès au pouvoir, la légitimité et la succession.

 

Certains affirment que le système politique nigérian est trop complexe pour permettre une domination brutale ou totale par une minorité. Mais le problème réside plus précisément dans la répartition de l’autorité visible : qui occupe les plus hautes fonctions décisionnelles et qui incarne la légitimité institutionnelle ? La manière dont ces schémas sont perçus par la population dans son ensemble commence à avoir son importance. Nombreux sont ceux, au sein des communautés haoussa, qui s’interrogent sur les raisons pour lesquelles les postes les plus élevés sont occupés de manière disproportionnée par ceux qui, de par leur lignée, leur réseau ou leurs liens historiques, sont liés aux structures d’élite peules.

 

La possibilité de quantifier précisément ce phénomène est secondaire. Ce qui importe, c’est qu’il soit vécu comme une réalité et qu’il influence donc les comportements politiques. Cela explique pourquoi les discours sur les réseaux sociaux identifiant la plupart des élus comme peuls trouvent un tel écho : une tentative de décrire un schéma récurrent d’exclusion perçue.

 

Pour analyser correctement cette dynamique, il est essentiel de mettre en lumière deux forces structurelles profondes, la religion et la pauvreté, qui jouent un rôle déterminant dans l’organisation et le maintien du pouvoir dans le Nord.

 

Au Nord-Ouest, la religion agit à la fois comme force unificatrice et comme source de légitimité politique. L’islam offre un cadre moral commun qui, historiquement, a atténué les divisions ethniques et perpétué le métissage artificiel haoussa-peul. Il influence l’action publique, ou son inaction, par le biais des réseaux religieux, en insistant sur l’unité et la retenue. Tout en stabilisant la situation, il retarde également l’expression des inégalités internes en atténuant les contestations potentielles.

 

La pauvreté renforce cette dynamique. La fragilité économique engendre une dépendance au clientélisme, limitant ainsi l’indépendance politique. La loyauté devient verticale et, bien que répandues, les revendications restent fragmentées, empêchant une mobilisation coordonnée mais perpétuant les structures de pouvoir existantes.

 

Cette interaction entre religion et pauvreté produit un système à la fois cohésif et restrictif. Elle permet aux structures d’autorité de perdurer tout en limitant la capacité de contestation coordonnée. Dans ce contexte, la difficulté qu’éprouve la majorité haoussa à traduire son poids démographique en influence politique structurée devient plus compréhensible. Il s’agit assurément d’une question d’identité, mais aussi d’accès aux institutions, façonné par des cadres socio-économiques et moraux.

 

Cet équilibre est aujourd’hui mis à rude épreuve. Deux évolutions sont particulièrement significatives. Premièrement, l’essor de la communication numérique a introduit une certaine autonomie narrative qui s’affranchit des filtres traditionnels. Les interprétations du pouvoir ne sont plus uniquement médiatisées par les canaux cléricaux ou officiels ; elles sont contestées en temps réel. Deuxièmement, l’insécurité persistante et les difficultés économiques réduisent la force de persuasion des appels à l’unité. Lorsque la réalité vécue diverge nettement des assurances officielles, le scepticisme s’accroît.

 

Il en résulte un glissement progressif, mais important, de l’acceptation à la remise en question, puis de la remise en question à l’expression. Ce qui émerge n’est peut-être pas encore un mouvement coordonné, mais une convergence de récits se dessine. Sur différentes plateformes et par différentes voix, des préoccupations similaires sont exprimées concernant la représentation, l’équité et l’accès au pouvoir.

 

Les parallèles historiques doivent être utilisés avec prudence, mais ils peuvent éclairer les risques structurels. L’expérience du génocide rwandais illustre un principe plus large, mais similaire : lorsqu’une population numériquement dominante se perçoit comme constamment marginalisée au sein des structures d’autorité visibles, et que ces structures sont associées à une élite plus restreinte, historiquement enracinée, les griefs se cristallisent en un récit politique fondateur.

 

Le Nigéria n’est pas le Rwanda. Sa complexité institutionnelle, son ampleur et son interdépendance sociale diffèrent considérablement. Mais la mise en garde sous-jacente demeure pertinente. Une stabilité entretenue par une ambiguïté gérée et un déséquilibre différé est intrinsèquement restrictive et dangereuse.

L’absence de prospérité et la pauvreté peuvent prolonger cette stabilité, mais elles ne sauraient se substituer à un ajustement structurel.

 

Ce qui se déroule actuellement dans le Nord-Ouest peut être perçu comme une reconfiguration naissante. La stratégie haoussa-peule, établie de longue date, est discrètement remise en question. Des identités autrefois politiquement fusionnées commencent, sous la pression, à se différencier et à rechercher une représentation plus claire.

 

La réponse appropriée n’est ni le rejet ni l’alarmisme, mais la reconnaissance. Premièrement, que le grief existe et s’enracine dans une expérience vécue. Deuxièmement, que sa persistance reflète des caractéristiques structurelles de la gouvernance, au-delà d’un simple désaccord rhétorique. Et troisièmement, qu’une stabilité durable exige plus qu’un discours d’inclusion ; elle requiert une démonstration concrète.

 

Le Nord-Ouest a longtemps été au cœur de la stabilité et des troubles politiques du Nigeria. Sa cohésion reposait sur un équilibre délicat entre histoire, identités construites, foi et pouvoir. Cet équilibre est aujourd’hui de plus en plus fragilisé. Sa capacité d’adaptation ou son effondrement dépendront de l’évolution future de ses structures de gouvernance, qui doivent être inclusives dans leurs principes et concrètement applicables.

 

*Richard Ikiebe est consultant en médias et en gestion, enseignant et président du conseil d’administration du journal Businessday.*

Momar Diack SECK
Up Next

Related Posts