*Avoir Une Monnaie Nationale N’empêche Pas De S’endetter À L’extérieur* Par Le Pr Amath Ndiaye

Une idée revient souvent dans le débat monétaire africain : un pays africain membre de la zone FCFA qui abandonnerait le franc CFA et adopterait sa propre monnaie nationale pourrait financer ses besoins dans cette monnaie et n’aurait ainsi plus besoin de recourir à l’endettement extérieur.

 

*C’est inexact.*

 

Le Ghana dispose de sa propre monnaie, le cedi, et de sa propre banque centrale. Pourtant, selon le FMI, sa dette publique extérieure atteignait encore 30,8 milliards de dollars à fin 2025, contre environ 37,6 milliards de dollars pour la Côte d’Ivoire, membre de l’UEMOA.

 

Cette comparaison montre une chose essentielle : l’existence d’une monnaie nationale ne supprime pas le besoin de financement extérieur.

 

*Emprunter sur une plus longue durée et parfois à de meilleures conditions*

 

Les marchés internationaux et les institutions financières internationales peuvent offrir des financements sur des durées de remboursement beaucoup plus longues que ne peuvent le faire les marchés nationaux ou régionaux.

 

En 2018, par exemple, le Sénégal a émis un Eurobond de 1 milliard de dollars sur 30 ans, remboursable en 2048, au taux de 6,75 %.

 

Ce type de financement est particulièrement adapté aux infrastructures dont les effets économiques s’étalent sur plusieurs décennies. Les prêts de la Banque mondiale, de la Banque Africaine de Développement ou d’autres institutions peuvent également offrir de longues durées de remboursement, des taux avantageux et des périodes de grâce.

 

Cela ne signifie pas que la dette extérieure est toujours moins chère : lorsque la confiance des investisseurs se dégrade, les taux peuvent devenir très élevés.

 

*Une économie a besoin de devises pour importer et investir*

 

Un pays peut créer sa monnaie nationale, mais il ne peut pas obliger un fournisseur étranger à l’accepter.

 

Lorsqu’un État africain achète à l’étranger des turbines, des locomotives, des avions, des équipements médicaux ou des machines industrielles, le paiement se fait généralement en dollars, euros, yens ou autres devises convertibles.

 

La construction d’un aéroport, d’une centrale électrique ou d’un chemin de fer comporte donc souvent une forte composante importée.

 

La monnaie nationale ne permet pas de créer des dollars ou des euros. L’endettement extérieur permet précisément d’obtenir ces devises sans épuiser immédiatement les réserves de change.

 

Ce besoin est particulièrement important dans les pays dont la balance commerciale est structurellement déficitaire, c’est-à-dire qui importent davantage de biens qu’ils n’en exportent. Ils doivent trouver les devises nécessaires pour financer cet écart. Lorsque les recettes d’exportation, les investissements étrangers, les transferts de migrants ou les réserves de change ne suffisent pas, le recours au financement extérieur devient pratiquement indispensable.

 

*Financer les transferts de technologie*

 

Lorsqu’un pays africain achète à l’étranger de gros équipements — centrales électriques, trains, avions, machines industrielles ou infrastructures — le fournisseur étranger ou une banque peut lui accorder un financement remboursable sur dix, quinze ou vingt ans. C’est ce qu’on appelle un crédit-export : un prêt destiné à financer l’achat de biens ou d’équipements provenant d’un autre pays.

 

Ce type de financement est généralement accordé en euro, en dollar ou dans une autre monnaie internationale. Il serait donc illusoire de vouloir imposer à une entreprise ou à une banque étrangère d’être remboursée dans la monnaie nationale du pays acheteur, qu’elle n’utilise pas nécessairement et dont elle supporterait le risque de change.

 

*Éviter d’assécher le marché financier national*

 

Si l’État finance tous ses besoins auprès des banques et des investisseurs nationaux, il peut absorber une part excessive de l’épargne disponible.

 

Les banques risquent alors de privilégier les prêts à l’État au détriment du financement des entreprises, du logement ou de l’agriculture. C’est ce que les économistes appellent l’effet d’éviction.

 

Le recours à l’endettement extérieur permet donc aussi de diversifier les sources de financement.

 

*Apporter des devises à l’économie*

 

Lorsqu’un État lève des dollars ou des euros à l’étranger, ces ressources apportent des devises à l’économie et peuvent contribuer au renforcement des réserves de change.

 

Cette fonction est particulièrement importante pour une économie qui connaît un déficit commercial : elle doit continuellement trouver des devises pour payer des importations supérieures à ses recettes d’exportation.

 

La dette extérieure répond ainsi à un double besoin : financer l’État et fournir des devises nécessaires aux échanges internationaux.

 

*Le principal risque : le taux de change*

 

C’est ici qu’apparaît une différence importante entre le Ghana et la Côte d’Ivoire.

 

Le Ghana s’endette notamment en dollars alors que ses recettes publiques sont essentiellement en cedis. Si le cedi se déprécie fortement, le poids de la dette extérieure augmente automatiquement en monnaie nationale.

 

Pour la Côte d’Ivoire, ce risque est plus faible sur les emprunts en euros puisque le franc CFA est lié à l’euro par une parité fixe.

 

En revanche, une dette en dollars reste exposée aux fluctuations du dollar par rapport à l’euro. Ce risque peut être réduit par des instruments financiers de couverture.

 

*Conclusion:* la vraie question est donc de savoir combien emprunter, à quel coût, sur quelle durée de remboursement et surtout pour financer quoi. Il faut surtout s’endetter pour investir et éviter de le faire pour consommer.

 

Pr Amath Ndiaye

FASEG-UCAD

Dieyna SENE
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