Depuis plus d’une décennie, la scène politique sénégalaise connaît des transformations profondes marquées par l’émergence de nouvelles forces politiques et la remise en question des équilibres traditionnels. Au cœur de cette recomposition figure le parti « Pastef – Les Patriotes », dont l’évolution, depuis sa création jusqu’à l’accession au pouvoir en 2024, continue d’influencer la dynamique politique nationale.
Pour rappel, Pastef – Les Patriotes a été fondé en 2014 par Ousmane Sonko et un groupe de cadres comme Matar Séne, Trésorier général du parti et actuel DG de la DGSPN, Birame Souleye Diop, Aminata Diop Fall, Djibril Ndiaye etc. partageant une vision politique axée sur la souveraineté économique, la lutte contre la corruption, la transparence dans la gestion publique et la refondation des institutions.
À ses débuts, le parti se positionne comme une alternative au système politique traditionnel dominé par les grandes formations issues du Parti Socialiste et du Parti Démocratique Sénégalais. Il participe pour la première fois aux élections législatives de 2017 puis à l’élection présidentielle de 2019 qui a été un tournant décisif pour Ousmane Sonko arrivé en troisième position avec un score significatif, révélant ainsi l’existence d’une nouvelle base électorale, notamment chez les jeunes et dans les milieux urbains.
Cette percée installe Pastef comme une force politique majeure. Entre 2021 et 2023, plusieurs crises politiques et judiciaires impliquant Ousmane Sonko renforcent paradoxalement la popularité du parti en mobilisant une frange importante de la jeunesse. Cependant, ces événements aboutissent également à l’emprisonnement de Sonko et à la dissolution de Pastef par les autorités de l’époque.
Dans ce contexte particulièrement tendu, une stratégie politique inédite est mise en place. Face à l’impossibilité pour Ousmane Sonko de se présenter à l’élection présidentielle de 2024 à cause de plusieurs procédures judiciaires qui ont conduit à sa radiation des listes électorales, le choix se porte sur Bassirou Diomaye Faye, alors secrétaire général de Pastef et lui-même détenu et Habib Sy, choisi à travers le parrainage des députés pour plus de sécurité.
De ce fait, grâce à une large mobilisation populaire et à l’influence politique de Sonko, la coalition constituée pour porter la candidature de Bassirou Diomaye Faye, très proche de Sonko politiquement et idéologiquement, se révèle payante car elle remporte l’élection présidentielle de mars 2024, ouvrant ainsi une nouvelle séquence politique au Sénégal.
Cependant, cette victoire pose rapidement une question centrale : celle du leadership politique réel entre le Président de la République Bassirou Diomay Diakhar Faye et le leader historique de Pastef Ousmane Sonko, actuel Premier Ministre. Une dualité de leadership au sommet de l’État se dessine alors. Plus concrètement, bien que Bassirou Diomaye Faye soit le chef de l’État, Ousmane Sonko demeure la figure politique centrale disposant de la base militante la plus structurée. Ses prises de position publiques et son influence au sein du parti continuent de peser fortement sur la vie politique du pays.
Dans ce contexte, certains observateurs estiment que le Président de la République pourrait chercher à consolider sa propre assise politique. Cette dynamique pourrait passer par le renforcement de la coalition qui l’a porté au pouvoir, notamment avec des figures politiques comme Mimi Touré, Abdourahmane Diouf etc.
Par ailleurs, Pastef dispose d’un atout institutionnel majeur qu’est la majorité à l’Assemblée nationale ce qui renforce le poids du Premier Ministre Ousmane Sonko dans l’architecture du pouvoir. En plus, il dispose d’une très grande coalition (APTE) dirigée par madame Aida Mbodji.
Néanmoins, cette situation soulève une interrogation fondamentale pour l’avenir du système politique sénégalais. Si deux centres de pouvoir politiques distincts venaient à se consolider c’est-à-dire, d’un côté, un bloc politique structuré autour de Pastef et de son leader Ousmane Sonko avec la coalition APTE, et de l’autre, une coalition élargie autour du Président Bassirou Diomaye Faye (Coalition Diomaye Président récemment restructurée), le Sénégal pourrait progressivement évoluer vers une bipolarisation de son espace politique.
Dans un tel scénario, la coalition présidentielle pourrait se transformer en un parti politique structuré à l’avenir, intégrant l’ensemble de ses alliés et mouvements. En face, Pastef resterait une force politique centrale avec ses propres partenaires et mouvements à travers APTE. Pour précision, une telle configuration rappellerait, dans une certaine mesure, le modèle politique de certaines grandes démocraties comme les Etats Unis où deux blocs dominants structurent la compétition politique, tandis que les autres formations deviennent des partis secondaires. Il s’agit bien du parti des républicains et du parti des démocrates.
Cette hypothèse rejoint également la réflexion exprimée par Ousmane Sonko lors de certaines interventions internationales, notamment après sa visite en Chine, où il évoquait la nécessité de restructurer l’espace politique sénégalais autour de blocs idéologiques plus cohérents du moment que le système politique sénégalais s’est historiquement caractérisé par une forte pluralité de partis et des alliances mouvantes. En plus, avec les législatives prochaines et l’élection présidentielle de 2029 qui se dessine avec des ambitions politiques clairement définies de part et d’autre, cette bipolarisation risque de se confirmer davantage.
Demba Khady Diaw
Professeur d’anglais au lycée Zone de Recasement

